Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/248

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sourcil gauche relevé sur le bord de son front large ; sous ses lèvres serrées claquent des dents blanches. Un grand manteau de pourpre, qui l’enveloppe, cache les ulcères de ses jambes qui coulent sur la frange d’or de son vêtement. Elle chancelle sur ses jarrets ; drapée à grands plis, elle baisse le menton sur sa poitrine et baise à la bouche un serpent caché qui lui ronge le sein. Elle a les cheveux crépus, noirs, hérissés. Au cri qu’elle a poussé, on entend aussitôt des sifflements, des trépignements, des aboiements, des déchirements de cuivre, des grelots qui sonnent, des sonnettes qui tintent, le tout dominé par un rythme monotone, précipité, criard, qui tourbillonne en crescendo. Les hérésies arrivent de tous les points du fond de la scène, par longues files séparées, qui se rejoignent au centre, derrière l’orgueil. Elles ont sur leur tête des serpents ou des fleurs, dans leurs mains des fouets, des livres, des instruments de supplice, des idoles ; les unes sont nues, les autres couvertes d’or et de rubis, les autres vêtues de haillons ; elles portent des amulettes coloriées, des tatouages de toute façon, des masques de bêtes fauves, des signes de feu sur le visage. Vieillards cassés au chef branlant, femmes joyeuses qui dansent, magiciens à longue barbe, prophétesses les cheveux épars, les reins ceints d’une peau de loup ; elles arrivent en flot l’une sur l’autre, se tenant par la main ou se grimpant sur les épaules. Avec un bâton de fer la logique bat la mesureet conduit leur marche. L’orgueil tressaille et rit d’une façon stridente. Antoine, dans sa cellule, frémit de tous ses membres. à mesure qu’elles entrent, une des ombres précédentes, placées à droite, se détache dans sa forme, court les rejoindre et se mêle parmi elles. La luxure, rouge de cheveux, blanche de peau, poitrine charnue et décolletée, vêtue d’une robe jaune semée de perles et diamants, très grasse ; de ses doigts chargés d’émeraudes elle relève sa robe jusqu’au-dessus des chevilles ; elle est aveugle. La gourmandise, le cou maigre et démesuré, les lèvres violettes, le nez rouge ; ses dents pourries retombent sur son menton ; sous sa tunique tachée de graisse et de vin son ventre flasque lui couvre les cuisses. La colère, cuirassée de fer et ruisselant de sang par-dessus son armure ; sous sa visière, deux charbons brillent, ses bras sont terminés par deux boules de plomb, à la place de mains. L’envie se pince les lèvres, se ronge les ongles, s’écorche le corps ; ses oreilles sont énormes. Courbée en deux, elle va se cacher alternativement derrière tous les péchés capitaux, se vautre par terre et leur mord le talon ; elle siffle. L’avarice, vieille grelottante, vêtue de haillons recousus ; sa main droite a dix doigts et s’agite toujours dans l’air, pour grapiner quelque chose ; de la gauche elle retient dans ses poches l’argent