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DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE.

M. Spencer va trop loin. Il oublie que, si la civilisation tend à développer indéfiniment L’instinct altruiste, si elle transforme peu à peu les règles les plus hautes de la morale en simples règles de convenance sociale, presque de civilité, d’autre part la civilisation développe infiniment l’intelligence refléchie, l’habitude de l’observation intérieure et extérieure, l’esprit scientifique en un mot. Or l’esprit scientifique est le grand ennemi de tout instinct : c’est la force dissolvante par excellence de tout ce que la nature seule a lié. C’est l’esprit révolutionnaire : il lutte sans cesse contre l’esprit d’autorité au sein des sociétés ; il luttera aussi contre l’autorité au sein de la conscience. Quelque origine qu’on attribue à l’impulsion du devoir, si cette impulsion n’est pas justifiée par la raison, elle pourra se trouver gravement modifiée par le développement continu de la raison chez l’homme. La nature humaine, — disait un douteur chinois à Mencius, le disciple fidèle de Confucius, — est si malléable et si flexible qu’elle ressemble à la branche du saule ; l’équité et la justice sont comme une corbeille tissée avec ce saule. — Mais l’être moral a besoin de se croire un chêne au cœur ferme, de ne pas se sentir céder comme le saule au hasard de la main qui le touche ; si sa conscience n’est qu’une corbeille tissée par l’instinct avec quelques branches ployantes, la réflexion pourra bien défaire ce que l’instinct avait, fait. Le sens moral perdra alors toute résistance et tonte solidité. Nous croyons qu’il est possible de démontrer scientifiquement la loi suivante : tout instinct tend à se détruire en devenant conscient [1].

  1. Voir notre Morale anglaise contemporaine (partie II, livre III). C’est ce que nous concède M. Ribot (L’hérédité psychologique, 2e éd., p. 342) ; mais il ajoute : « L’instinct ne disparaît que devant une