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L’INSTINCT DISSOUS PAR LA RÉFLEXION.

On nous a fait sur ce point, en France comme en Angleterre, un certain nombre d’objections tendant à établir que les théories morales sont sans influence sur la pratique. Nous avions montré que le sens moral, si par hypothèse on le dépouille de toute autorité vraiment rationnelle, se trouve réduit au rôle d’obsession constante ou d’hallucination. On nous a répondu que le sens moral n’a rien de commun avec une hallucination, car il n’est pas du tout un jugement ni une opinion. « La conscience n’affirme pas, elle commande, et un commandement peut être sage ou fou, non vrai ou faux [1]. » — Mais, dirons-nous à notre tour, ce qui constitue précisément le caractère non censé d’un commandement, c’est qu’il ne s’explique point par des raisons plausibles, c’est-à-dire qu’il correspond à une vue fausse de la réalité. Tout commandement renferme ainsi une « affirmation », et implique non seulement « folie » ou « sagesse », mais erreur ou vérité. De même, toute affirmation renferme implicitement une règle de conduite : un fou n’est pas seulement trompé par les idées qui l’obsèdent, il est dirigé par elles ; nos illusions nous commandent et nous gouvernent. Le sentiment moral qui m’empêche de tuer agit sur moi, comme sentiment, par les

  1. forme d’activité mentale qui le remplace en faisant mieux… L’intelligence ne pourrait tuer le sentiment moral qu’en trouvant mieux. » Assurément, à condition qu’on prenne le mot mieux dans un sens tout physique et mécanique; par exemple, il est mieux, il est préférable pour le coucou de pondre dans le nid des autres oiseaux, mais cela ne semble pas être mieux absolument parlant ni surtout pour les autres oiseaux. Une amélioration au point de vue de l’individu et même de l’espèce pourrait donc ne pas être toujours identique avec ce que nous appelons « l’amélioration morale ». II y a là, en tous cas, une question qui mérite examen : c’est précisément celle que nous examinons dans ce volume.

  2. Voir M. Pollock, dans le Mind (t. IV, p. 446).