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II

HYPOTHÈSE PESSIMISTE


Le pessimisme n’est pas moins difficile à démontrer que l’optimisme : il n’est pas moins impossible de fonder une morale solide et objective sur un système que sur, l’autre.

Le pessimisme a pour principe la possibilité d’une comparaison scientifique entre les peines et les plaisirs, comparaison dans laquelle les peines emporteraient la balance. Ce système peut s’exprimer ainsi : la somme des souffrances forme dans toute vie humaine un total supérieur à celui des plaisirs. D’où l’on conclut la morale du nirvâna. Mais cette formule qui se prétend scientifique n’a guère de sens. Veut-on comparer les douleurs aux plaisirs sous le rapport de la durée ? le calcul serait évidemment contraire aux pessimistes, car dans un organisme sain la douleur est généralement courte. Veut-on comparer les douleurs aux plaisirs sous le rapport de l’intensité ? Mais ce ne sont pas des valeurs fixes de même espèce, l’une positive, l’autre négative, l’une pouvant s’exprimer par le signe +, l’autre par le signe —. Il est d’autant plus impossible d’établir entre tel plaisir particulier et telle douleur une balance arithmétique, que le plaisir, variant en fonction de l’intensité du désir, n’est jamais le même dans deux instants de la vie, et que la douleur varie également selon la résistance de la volonté. En outre, quand nous nous représentons une souffrance ou un plaisir passés, les seuls dont nous ayons l’expérience, nous ne pouvons le faire qu’avec