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III

HYPOTHÈSE DE L’INDIFFÉRENCE DE LA NATURE.


Si la morale du dogmatisme cherche l’hypothèse la plus probable dans l’état actuel des sciences, elle trouvera que ce n’est ni l’optimisme ni le pessimisme : c’est l’indifférence de la nature. Cette nature aux fins de laquelle le dogmatisme veut que nous nous conformions, montre en fait une indifférence absolue : 1° à l’égard de la sensibilité ; 2° à l’égard des directions possibles de la volonté humaine.

L’optimiste et le pessimiste, au lieu de chercher simplement à comprendre, sentent comme les poètes, sont émus, se fâchent, se réjouissent, mettent dans la nature du bien ou du mal, du beau ou du laid, des qualités ; écoutez le savant, au contraire il n’y a, pour lui, que des quantités, toujours équivalentes. La nature, à son point de vue, devient une chose neutre, inconsciente du plaisir comme de la souffrance, du bien comme du mal.

L’indifférence de la nature à nos douleurs ou à nos plaisirs est pour le moraliste une hypothèse négligeable, parce qu’elle est sans effet pratique : l’absence d’une providence soulageant nos maux ne changera rien à notre conduite morale, une fois admis que les maux de la vie n’excèdent pas en moyenne les jouissances, et que l’existence reste en elle-même désirable pour tout être vivant. Mais c’est l’indifférence de la nature au bien ou au mal qui intéresse la morale ; or, de cette indifférence une foule de raisons peuvent être données. La première est