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BUG-JARGAL.

quand tu m’entends ? Je suis en effet bien formidable ! je sais aimer, souffrir et chanter !

« Lorsqu’à travers les tiges élancées des cocotiers de la rivière je vois glisser ta forme légère et pure, un éblouissement trouble ma vue, ô Maria ! et je crois voir passer un esprit !

« Et si j’entends, ô Maria ! les accents enchantés qui s’échappent de ta bouche, comme une mélodie, il me semble que mon cœur vient palpiter dans mon oreille et mêle un bourdonnement plaintif à ta voix harmonieuse.

« Hélas ! ta voix est plus douce pour moi que le chant même des jeunes oiseaux qui battent de l’aile dans le ciel, et qui viennent du côté de ma patrie ;

« De ma patrie où j’étais roi, de ma patrie où j’étais libre !

« Libre et roi, jeune fille ! j’oublierais tout cela pour toi ; j’oublierais tout, royaume, famille, devoirs, vengeance, quoique le moment soit bientôt venu de cueillir ce fruit amer et délicieux, qui mûrit si tard ! »

La voix avait chanté les stances précédentes avec des pauses fréquentes et douloureuses ; mais en achevant ces derniers mots, elle avait pris un accent terrible.

« O Maria ! tu ressembles au beau palmier, svelte et doucement balancé sur sa tige, et tu te mires dans l’œil de ton jeune amant, comme le palmier dans l’eau transparente de la fontaine.

« Mais, ne le sais-tu pas ? il y a quelquefois au fond du désert un ouragan jaloux du bonheur de la fontaine aimée ; il accourt, et l’air et le sable se mêlent sous le vol de ses lourdes ailes ; il enveloppe l’arbre et la source d’un tourbillon de feu ; et la fontaine se dessèche, et le palmier sent se crisper sous l’haleine de mort le cercle vert de ses feuilles, qui avait la majesté d une couronne et la grâce d’une chevelure.

« Tremble, ô blanche fille d’Hispaniola[1] ! tremble que tout ne soit bientôt plus autour de toi qu’un ouragan et qu’un désert ! Alors tu regretteras l’amour qui eut pu te conduire vers moi, comme le joyeux katha, l’oiseau de salut, guide à travers les sables d’Afrique le voyageur à la citerne.

« Et pourquoi repousserais-tu mon amour, Maria ? je suis roi, et mon front s’élève au-dessus de tous les fronts humains. Tu es blanche, et je suis noir ; mais le jour a besoin de s’unir à la nuit pour enfanter l’aurore et le couchant, qui sont plus beaux que lui ! »

VIII

Un long soupir, prolongé sur les cordes frémissantes de la guitare, accompagna ces dernières paroles. J’étais hors de moi. « Roi ! — noir ! — esclave ! » Mille idées incohérentes, éveillées par l’inexplicable chant que je venais d’entendre, tourbillonnaient dans mon cerveau. Un violent besoin d’en finir avec l’être inconnu qui osait ainsi associer le nom de Marie à des chants d’amour et de menace s’empara de moi. Je saisis convulsivement ma carabine, et me précipitai hors du pavillon. Marie, effrayée, tendait encore les bras pour me retenir, que déjà je m’étais enfoncé dans le taillis du côté d’où la voix était venue. Je fouillai le bois dans tous les sens, je plongeai le canon de mon mousqueton dans l’épaisseur de toutes les broussailles, je fis le tour de tous les gros arbres, je remuai toutes les hautes herbes… Rien ! rien, et toujours rien. Cette recherche inutile, jointe à d’inutiles réflexions sur la romance que je venais d’entendre, mêla de la confusion à ma colère. Cet insolent rival échapperait donc toujours à mon bras comme à mon esprit ! Je ne pourrais donc ni le deviner, ni le rencontrer !… En ce moment, un bruit de sonnettes vint me distraire de ma rêverie. Je me retournai. Le nain Habibrah était à coté de moi.

« Bonjour, maître, » me dit-il, et il s’inclina avec respect ; mais son louche regard, obliquement relevé vers moi, paraissait remarquer avec une expression indéfinissable de malice et de triomphe l’anxiété peinte sur mon front.

« Parle ! lui criai-je brusquement ; as-tu vu quelqu’un dans ce bois ?

— Nul autre que vous, señor mio, me répondit-il avec tranquillité.

— Est-ce que tu n’as pas entendu une voix ? » repris-je.

L’esclave resta un moment comme cherchant ce qu’il pouvait me répondre. Je bouillais.

« Vite, lui dis-je, réponds vite, malheureux ! as-tu entendu ici une voix ? »

Il fixa hardiment sur mes yeux ses deux yeux ronds comme ceux d’un chat-tigre.

« Que quiere decir usted[2] par une voix, maître ? Il y a des voix partout et pour tout : il y a la voix des oiseaux, il y a la voix de l’eau, il y a la voix du vent dans les feuilles… »

Je l’interrompis en le secouant rudement.

« Misérable bouffon ! cesse de me prendre pour ton jouet, ou je te fais écouter de près la

  1. Nos lecteurs n’ignorent pas sans doute que c’est le premier nom donné à Saint-Domingue par Christophe Colomb à l’époque de la découverte, en décembre 1492.
  2. Que voulez-vous dire ?