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BUG-JARGAL.

crayon à la hâte, et rompit le silence sombre avec lequel l’assemblée écoutait cette effrayante rumeur.

« Les sang-mêlés vont être armés, messieurs ; mais il reste bien d’autres mesures à prendre.

— Il faut convoquer l’assemblée provinciale, dit le membre de cette assemblée qui avait parlé au moment où j’étais entré.

— L’assemblée provinciale ! reprit son antagoniste de l’assemblée coloniale. Qu’est-ce que c’est que l’assemblée provinciale ?

— Parce que vous êtes membre de l’assemblée coloniale ! » répliqua le pompon blanc

L’indépendant l’interrompit.

« Je ne connais pas plus la coloniale que la provinciale. Il n’y a que l’assemblée générale, entendez-vous, monsieur !

— Eh bien ! repartit le pompon blanc, je vous dirai, moi, qu’il n’y a que l’assemblée nationale de Paris.

— Convoquer l’assemblée provinciale, répétait l’indépendant en riant ; comme si elle n’était pas dissoute du moment où la générale a décidé qu’elle tiendrait ses séances ici. »

Une réclamation universelle éclatait dans l’auditoire, ennuyé de cette discussion oiseuse,

« Messieurs nos députés, criait un entrepreneur de cultures, pendant que vous vous occupez de ces balivernes, que deviennent mes cotonniers et ma cochenille ?

— Et mes quatre cent mille plants d’indigo au Limbé ? ajoutait un planteur.

— Et mes nègres, payés trente dollars par tête l’un dans l’autre, disait un capitaine de négrier.

— Chaque minute que vous perdez, poursuivait un autre colon, me coûte, montre et tarif en main, dix quintaux de sucre, ce qui, à dix-sept piastres fortes le quintal, fait cent trente livres dix sous, monnaie de France !

— La coloniale, que vous appelez générale, usurpe ! reprenait l’autre disputeur, dominant le tumulte à force de voix ; qu’elle reste au Port-au-Prince à fabriquer des décrets pour deux lieues de terrain et deux jours de durée, mais qu’elle nous laisse tranquilles ici. Le Cap appartient au congrès provincial du Nord, à lui seul !

— Je prétends, reprenait l’indépendant, que son excellence M. le gouverneur n’a pas droit de convoquer une autre assemblée que l’assemblée générale des représentants de la colonie, présidée par M. de Cadusch !

— Mais où est-il, votre président M. de Cadusch ? demanda le pompon blanc ; où est votre assemblée ? Il n’y en a pas encore quatre membres d’arrivés, tandis que la provinciale est toute ici. Est-ce que vous voudriez par hasard représenter à vous seul toute une assemblée, toute une colonie ? »

Cette rivalité des deux députés, fidèles échos de leurs assemblées respectives, exigea encore une fois l’intervention du gouverneur.

« Messieurs, où voulez-vous donc enfin en venir avec vos éternelles assemblées provinciale, générale, coloniale, nationale ?… Aiderez-vous aux décisions de cette assemblée en lui en faisant invoquer trois ou quatre autres ?

— Morbleu ! criait d’une voix de tonnerre le général de Rouvray en frappant violemment sur la table du conseil, quels maudits bavards ! j’aimerais mieux lutter de poumons avec une pièce de vingt-quatre. Que nous font ces deux assemblées, qui se disputent le pas comme deux compagnies de grenadiers qui vont monter à l’assaut ? Eh bien ! convoquez-les toutes deux, monsieur le gouverneur, j’en ferai deux régiments pour marcher contre les noirs ; et nous verrons si leurs fusils feront autant de bruit que leurs langues. »

Après cette vigoureuse sortie, il se pencha vers son voisin (c’était moi), et dit à demi-voix : « Que voulez-vous que fasse, entre deux assemblées de Saint-Domingue qui se prétendent souveraines, un gouverneur de par le roi de France ? Ce sont les beaux parleurs et les avocats qui gâtent tout ici comme dans la métropole. Si j’avais l’honneur d’être M. le lieutenant général pour le roi, je jetterais toute cette canaille à la porte. Je dirais : Le roi règne et moi je gouverne. J’enverrais la responsabilité par-devant les soi-disant représentants à tous les diables ; et avec douze croix de Saint-Louis, promises au nom de Sa Majesté, je balayerais tous les rebelles dans l’île de la Tortue, qui a été habitée autrefois par des brigands comme eux, les boucaniers. Souvenez-vous de ce que je vous dis, jeune homme, les philosophes ont enfanté les philanthropes, qui ont procréé les négrophiles, qui produisent les mangeurs de blancs, ainsi nommés en attendant qu’on leur trouve un nom grec ou latin. Ces prétendues idées libérales, dont on s’enivre en France, sont un poison sous les tropiques. Il fallait traiter les nègres avec douceur, non les appeler à un affranchissement subit. Toutes les horreurs que vous voyez aujourd’hui à Saint-Domingue sont nées au club Massiac, et l’insurrection des esclaves n’est qu’un contrecoup de la chute de la Bastille »

Pendant que le vieux soldat m’exposait ainsi sa politique étroite, mais pleine de franchise et de conviction, l’orageuse discussion continuait. Un colon, du petit nombre de ceux qui partageaient la frénésie révolutionnaire, qui se faisait appeler le citoyen général C***, pour