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BUG-JARGAL.

du Dondon et du Quartier-Dauphin, renforcées d’un corps de volontaires, sous les ordres du négociant Poncignon, formaient la garnison de la ville.

Le gouverneur voulut d’abord se délivrer de Bug-Jargal, dont la diversion l’alarmait. Il envoya contre lui les milices d’Ouanaminte et un bataillon du Cap. Ce corps rentra deux jours après, complètement battu. Le gouverneur s’obstina à vouloir vaincre Bug-Jargal ; il fit repartir le même corps avec un renfort de cinquante dragons jaunes et de quatre cents miliciens de Maribarou. Cette seconde armée fut encore plus maltraitée que la première. Thadée, qui était de cette expédition, en conçut un violent dépit, et me jura à son retour qu’il s’en vengerait sur Bug-Jargal.

Une larme roula dans les yeux de d’Auverney ; il croisa les bras sur sa poitrine, et parut durant quelques minutes plongé dans une rêverie douloureuse ; enfin il reprit :

XXI

La nouvelle arriva que Bug-Jargal avait quitté le Morne-Rouge et dirigeait sa troupe par les montagnes, pour se joindre à Biassou. Le gouverneur sauta de joie : « Nous les tenons, » dit-il en se frottant les mains. Le lendemain, l’armée coloniale était à une lieue en avant du Cap. Les insurgés, à notre approche, abandonnèrent précipitamment Port-Margot et le fort Galifet, où ils avaient établi un poste défendu par de grosses pièces d’artillerie de siège, enlevées à des batteries de côte ; toutes les bandes se replièrent vers les montagnes. Le gouverneur était triomphant. Nous poursuivîmes notre marche. Chacun de nous, en passant dans ces plaines arides et désolées, cherchait à saluer encore d’un triste regard le lieu où étaient ses champs, ses habitations, ses richesses ; souvent il n’en pouvait reconnaître la place.

Quelquefois notre marche était arrêtée par des embrasements qui des champs cultivés s’étaient communiqués aux forêts et aux savanes. Dans ces climats, où la terre est encore vierge, où la végétation est surabondante, l’incendie d’une forêt est accompagné de phénomènes singuliers. On l’entend de loin, souvent même avant de le voir, sourdre et braire avec le fracas d’une cataracte diluviale. Les troncs d’arbres qui éclatent, les branches qui pétillent, les racines qui craquent dans le sol, les grandes herbes qui frémissent, le bouillonnement des lacs et des marais enfermés dans la forêt, le sifflement de la flamme qui dévore l’air, jettent une rumeur qui tantôt s’apaise, tantôt redouble avec les progrès de l’embrasement. Parfois on voit une verte lisière d’arbres encore intacts entourer longtemps le foyer flamboyant. Tout à coup une langue de feu débouche par l’une des extrémités de cette fraîche ceinture : un serpent de flamme bleuâtre court rapidement le long des tiges, et en un clin d’œil le front de la forêt disparaît sous un voile d’or mouvant ; tout brûle à la fois. Alors un dais de fumée s’abaisse de temps à autre sous le souffle du vent, et enveloppe les flammes. Il se roule et se déroule, s’élève et s’affaisse, se dissipe et s’épaissit, devient tout à coup noir ; puis une sorte de frange de feu en découpe vivement tous les bords : un grand bruit se fait entendre, la frange s’efface, la fumée remonte, et verse en s’envolant un flot de cendre rouge, qui pleut longtemps sur la terre.

XXII

Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans les gorges de la Grande-Rivière. On estimait que les noirs étaient à vingt lieues dans la montagne.

Nous assîmes notre camp sur un mornet qui paraissait leur avoir servi au même usage, à la manière dont il était dépouillé. Cette position n’était pas heureuse ; il est vrai que nous étions tranquilles. Le mornet était dominé de tous côtés par des rochers à pic, couverts d’épaisses forêts. L’aspérité de ces escarpements avait fait donner à ce lieu le nom de Dompte-Mulâtre. La Grande-Rivière coulait derrière le camp ; resserrée entre deux côtes, elle était dans cet endroit étroite et profonde. Ses bords, brusquement inclinés, se hérissaient de touffes de buissons impénétrables à la vue. Souvent même ses eaux étaient cachées par des guirlandes de lianes qui, s’accrochant aux branches des érables à fleurs rouges semés parmi les buissons, mariaient leurs jets d’une rive à l’autre et, se croisant de mille manières, formaient sur le fleuve de larges tentes de verdure. L’œil qui les contemplait du haut des roches voisines croyait voir des prairies humides encore de rosée. Un bruit sourd où quelquefois une sarcelle sauvage, perçant tout à coup ce rideau fleuri, décelaient seuls le cours de la rivière.

Le soleil cessa bientôt de dorer la cime