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BUG-JARGAL.

de toutes ses forces, jusqu’à ce qu’il vît, avec votre permission, messieurs, un gros caillou, qui manqua de l’écraser, tomber sur la rivière, sans pouvoir s’y enfoncer, à cause des herbes. « Il vaut encore mieux, dit-il alors, mourir comme Pharaon d’Égypte que comme saint Étienne. Nous ne sommes pas des saints, et Pharaon était un militaire comme nous. » Mon officier, un savant, comme vous voyez, voulut donc bien se rendre à mon avis, à condition que j’essayerais le premier de l’exécuter. Je vais. Je descends le long du bord, je saute sous le berceau en me tenant aux branches d’en haut, et, dites, mon capitaine, je me sens tirer par la jambe : je me débats, je crie au secours, je reçois plusieurs coups de sabre, et voilà tous les dragons, qui étaient des diables, qui se précipitent pêle-mêle sous les lianes. C’étaient les noirs du Morne-Rouge qui s’étaient cachés là sans qu’on s’en doutât, probablement pour nous tomber sur le dos, comme un sac trop chargé, le moment d’après. Cela n’aurait pas été un bon moment pour pêcher. On se battait, on jurait, on criait. Étant nus, ils étaient plus alertes que nous ; mais nos coups portaient mieux que les leurs. Nous nagions d’un bras, et nous nous battions de l’autre, comme cela se pratique toujours dans ce cas-là. Ceux qui ne savaient pas nager, dites, mon capitaine, se suspendaient d’une main aux lianes, et les noirs les tiraient par les pieds. Au milieu de la bagarre, je vis un grand nègre qui se défendait comme un Belzébuth contre huit ou dix de mes camarades ; je nageai là, et je reconnus Pierrot, autrement dit Bug… Mais cela ne doit se découvrir qu’après, n’est-ce pas, mon capitaine ? Je reconnus Pierrot. Depuis la prise du fort, nous étions brouillés ensemble ; je le saisis à la gorge ; il allait se délivrer de moi d’un coup de poignard, quand il me regarda, et se rendit au lieu de me tuer ; ce qui fut très-malheureux, mon capitaine, car s’il ne s’était pas rendu… Mais cela se saura plus tard. Sitôt que les nègres le virent pris, ils sautèrent sur nous pour le délivrer ; si bien que les milices allaient aussi entrer dans l’eau pour nous secourir, quand Pierrot, voyant sans doute que les nègres allaient tous être massacrés, dit quelques mots qui étaient un vrai grimoire, puisque cela les mit tous en fuite, ils plongèrent, et disparurent en un clin d’œil… Cette bataille sous l’eau aurait eu quelque chose d’agréable, et m’aurait bien amusé, si je n’y avais pas perdu un doigt et mouillé dix cartouches, et si… pauvre homme ! mais cela était écrit, mon capitaine. »

Et le sergent, après avoir respectueusement appuyé le revers de sa main gauche sur la grenade de son bonnet de police, l’éleva vers le ciel d’un air inspiré.

D’Auverney paraissait violemment agité.

« Oui, dit-il, oui, tu as raison, mon vieux Thadée, cette nuit-là fut une nuit fatale. »

Il serait tombé dans une de ces profondes rêveries qui lui étaient habituelles, si l’assemblée ne l’eût vivement pressé de continuer. Il poursuivit :

XXIV

Tandis que la scène que Thadée vient de décrire… — Thadée, triomphant, vint se placer derrière le capitaine ; — tandis que la scène que Thadée vient de décrire se passait derrière le mornet, j’étais parvenu, avec quelques-uns des miens, à grimper de broussaille en broussaille sur un pic nommé le Pic du Paon, à cause des teintes irisées que le mica répandu à sa surface présentait aux rayons du soleil. Ce pic était de niveau avec les positions des noirs. Le chemin une fois frayé, le sommet fut bientôt couvert de milices ; nous commençâmes une vive fusillade. Les nègres, moins bien armés que nous, ne purent nous riposter aussi chaudement ; ils commencèrent à se décourager, nous redoublâmes d’acharnement, et bientôt les rocs les plus voisins furent évacués par les rebelles, qui cependant eurent d’abord soin de faire rouler les cadavres de leurs morts sur le reste de l’armée, encore rangée en bataille sur le mornet. Alors nous abattîmes et liâmes ensemble avec des feuilles de palmier et des cordes plusieurs troncs de ces énormes cotonniers sauvages dont les premiers habitants de l’île faisaient des pirogues de cent rameurs. À l’aide de ce pont improvisé, nous passâmes sur les pics abandonnés, et une partie de l’armée se trouva ainsi avantageusement postée. Cet aspect ébranla le courage des insurgés. Notre feu se soutenait ; des clameurs lamentables, auxquelles se mêlait le nom de Bug-Jargal, retentirent soudain dans l’armée de Biassou. Une grande épouvante s’y manifesta. Plusieurs noirs du Morne-Bouge parurent sur le roc où flottait le drapeau écarlate ; ils se prosternèrent, enlevèrent l’étendard, et se précipitèrent avec lui dans les gouffres de la Grande-Rivière. Cela semblait signifier que leur chef était mort ou pris.

Notre audace s’en accrut à un tel point, que je résolus de chasser à l’arme blanche les rebelles des rochers qu’ils occupaient encore. Je fis jeter un pont de troncs d’arbres entre notre