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BUG-JARGAL.

quet. Cet homme appartenait à l’espèce des sacatras, qui n’est séparée des nègres que par une nuance souvent imperceptible. Son costume était ridicule. Une ceinture magnifique de tresse de soie, à laquelle pendait une croix de Saint-Louis, retenait à la hauteur du nombril un caleçon bleu, de toile grossière ; une veste de basin blanc, trop courte pour descendre jusqu’à la ceinture, complétait son vêtement. Il portait des bottes grises, un chapeau rond, surmonté d’une cocarde rouge, et des épaulettes, dont l’une était d’or avec les deux étoiles d’argent des maréchaux de camp, l’autre de laine jaune. Deux étoiles de cuivre, qui paraissaient avoir été des molettes d’éperons, avaient été fixées sur la dernière, sans doute pour la rendre digne de figurer auprès de sa brillante compagne. Ces deux épaulettes n’étant point bridées à leur place naturelle par des ganses transversales, pendaient des deux côtés de la poitrine du chef. Un sabre et des pistolets richement damasquinés étaient posés sur le lapis de plumes auprès de lui.

Derrière son siège se tenaient, silencieux et immobiles, deux enfants revêtus du caleçon des esclaves, et portant chacun un large éventail de plumes de paon. Ces deux enfants esclaves étaient blancs.

Deux carreaux de velours cramoisi, qui paraissaient avoir appartenu à quelque prie-Dieu de presbytère, marquaient deux places à droite et à gauche du bloc d’acajou. L’une de ces places, celle de droite, était occupée par l’obi qui m’avait arraché à la fureur des griotes. Il était assis, les jambes repliées, tenant sa baguette droite, immobile comme une idole de porcelaine dans une pagode chinoise. Seulement, à travers les trous de son voile, je voyais briller ses yeux flamboyants constamment attachés sur moi.

De chaque côté du chef étaient des faisceaux de drapeaux, de bannières et de guidons de toute espèce, parmi lesquels je remarquai le drapeau blanc fleurdelisé, le drapeau tricolore et le drapeau d’Espagne. Les autres étaient des enseignes de fantaisie. On y voyait un grand étendard noir.

Dans le fond de la salle, au-dessus de la tête du chef, un autre objet attira encore mon attention. C’était le portrait de ce mulâtre Ogé, qui avait été roué l’année précédente au Cap, pour crime de rébellion, avec son lieutenant Jean-Baptiste Chavanne, et vingt autres noirs ou sang-mêlés. Dans ce portrait, Ogé, fils d’un boucher du Gap, était représenté comme il avait coutume de se faire peindre, en uniforme de lieutenant-colonel, avec la croix de Saint-Louis, et l’ordre du mérite du Lion, qu’il avait acheté en Europe du prince de Limbourg.

Le chef sacatra devant lequel j’étais introduit était d’une taille moyenne. Sa figure ignoble offrait un rare mélange de finesse et de cruauté. Il me fit approcher, et me considéra quelque temps en silence ; enfin il se mit à ricaner à la manière de l’hyène.

« Je suis Biassou, » me dit-il.

Je m’attendais à ce nom, mais je ne pus l’entendre de cette bouche, au milieu de ce rire féroce, sans frémir intérieurement. Mon visage pourtant resta calme et fier. Je ne répondis rien.

« Eh bien ! reprit-il en assez mauvais français, est-ce que tu viens déjà d’être empalé, pour ne pouvoir plier l’épine du dos en présence de Jean Biassou, généralissime des pays conquis et maréchal de camp des armées de Su Magestad Catolica ?  » (La tactique des principaux chefs rebelles était de faire croire qu’ils agissaient, tantôt pour le roi de France, tantôt pour la Révolution, tantôt pour le roi d’Espagne.)

Je croisai les bras sur ma poitrine et le regardai fixement. Il recommença à ricaner. Ce tic lui était familier.

« Oh ! oh ! me pareces hombro de buen corazon[1] Eh bien, écoute ce que je vais te dire. Es-tu créole ?

— Non, répondis-je, je suis Français ? »

Mon assurance lui fit froncer le sourcil. Il reprit en ricanant :

« Tant mieux ; je vois à ton uniforme que tu es officier. Quel âge as-tu ?

— Vingt ans.

— Quand les as-tu atteints ? »

À cette question, qui réveillait en moi de bien douloureux souvenirs, je restai un moment absorbé dans mes pensées. Il la répéta vivement. Je lui répondis :

« Le jour où ton compagnon Léogri fut pendu. »

La colère contracta ses traits ; son ricanement se prolongea. Il se contint cependant.

« Il y a vingt— trois jours que Léogri fut pendu, me dit-il. Français, tu lui diras ce soir, de ma part, que tu as vécu vingt-quatre jours de plus que lui. Je veux te laisser au monde encore cette journée, afin que tu puisses lui conter où en est la liberté de ses frères, ce que tu as vu dans le quartier général de Jean Biassou, maréchal de camp, et quelle est l’autorité de ce généralissime sur les gens du roi. »

C’était sous ce titre que Jean-François, qui se faisait appeler grand amiral de France, et son camarade Biassou désignaient leurs hordes de nègres et de mulâtres révoltés.

  1. Tu me parais homme de bon courage.