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BUG-JARGAL.

Alors il ordonna que l’on me fit asseoir entre deux gardes dans un coin de la grotte, et, adressant un signe de la main à quelques nègres affublés de l’habit d’aide de camp :

« Qu’on batte le rappel, que toute l’armée se rassemble autour de notre quartier général pour que nous la passions en revue. Et vous, monsieur le chapelain, dit-il en se tournant vers l’obi, couvrez-vous de vos vêtements sacerdotaux, et célébrez pour nous et nos soldats le saint sacrifice de la messe. »

L’obi se leva, s’inclina profondément devant Biassou, et lui dit à l’oreille quelques paroles que le chef interrompit brusquement et à haute voix :

« Vous n’avez point d’autel, dites-vous, señor cura ! cela est-il étonnant dans ces montagnes ? Mais qu’importe ? depuis quand le bon Giu[1] a-t-il besoin pour son culte d’un temple magnifique, d’un autel orné d’or et de dentelles ? Gédéon et Josué l’ont adoré devant des monceaux de pierres ; faisons comme eux, bon per[2] ; il suffit au bon Giu que les cœurs soient fervents. Vous n’avez point d’autel ? Eh bien, ne pouvez-vous pas vous en faire un de cette grande caisse de sucre, prise avant-hier par les gens du roi dans l’habitation Dubuisson ? »

L’intention de Biassou fut promptement exécutée. En un clin d’œil l’intérieur de la grotte fut disposé pour cette parodie du divin mystère. On apporta un tabernacle et un saint-ciboire enlevés à la paroisse de l’Acul, au même temple où mon union avec Marie avait reçu du ciel une bénédiction si promptement suivie de malheur. On érigea en autel la caisse de sucre volée, qui fut couverte d’un drap blanc, en guise de nappe, ce qui n’empêchait pas de lire sur les faces latérales de cet autel : Dubuisson et Ce, pour Nantes.

Quand les vases sacrés furent placés sur la nappe, l’obi s’aperçut qu’il manquait une croix ; il tira son poignard, dont la garde horizontale présentait cette forme, et le planta debout entre le calice et l’ostensoir, devant le tabernacle. Alors, sans ôter son bonnet de sorcier et son voile de pénitent, il jeta promptement la chape volée au prieur de l’Acul sur son dos et sa poitrine nue, ouvrit auprès du tabernacle le missel à fermoirs d’argent sur lequel avaient été lues les prières de mon fatal mariage, et, se tournant vers Biassou, dont le siège était à quelques pas de l’autel, annonça par une salutation profonde qu’il était prêt.

Sur-le-champ, à un signe du chef, les rideaux de katchmir furent tirés, et nous découvrirent toute l’armée noire rangée en carrés épais devant l’ouverture de la grotte. Biassou ôta son chapeau rond et s’agenouilla devant l’autel. « A genoux ! cria-t-il d’une voix forte. — À genoux ! » répétèrent les chefs de chaque bataillon. Un roulement de tambours se fit entendre. Toutes les hordes étaient agenouillées.

Seul, j’étais resté immobile sur mon siège, révolté de l’horrible profanation qui allait se commettre sous mes yeux ; mais les deux vigoureux mulâtres qui me gardaient dérobèrent mon siège sous moi, me poussèrent rudement par les épaules, et je tombai à genoux comme les autres, contraint de rendre un simulacre de respect à ce simulacre de culte.

L’obi officia gravement. Les deux petits pages blancs de Biassou faisaient les offices de diacre et de sous-diacre. La foule des rebelles, toujours prosternée, assistait à la cérémonie avec un recueillement dont le généralissime donnait le premier l’exemple. Au moment de l’exaltation, l’obi, élevant entre ses mains l’hostie consacrée, se tourna vers l’année, et cria en jargon créole : Zoté coné bon Giu ; ce li mo fé zoté voer. Blan touyé li, touyé blan yo toute ![3] À ces mots, prononcés d’une voix forte, mais qu’il me semblait avoir déjà entendue quelque part et en d’autres temps, toute la horde poussa un rugissement ; ils entre-choquèrent longtemps leurs armes, et il ne fallut rien moins que la sauvegarde de Biassou pour empêcher que ce bruit sinistre ne sonnât ma dernière heure. Je compris à quel excès de courage et d’atrocité pouvaient se porter des hommes pour qui un poignard était une croix, et sur l’esprit desquels toute impression est prompte et profonde.

XXIX

La cérémonie terminée, l’obi se retourna vers Biassou avec une révérence respectueuse. Alors le chef se leva, et, s’adressant à moi, me dit en français :

« On nous accuse de n’avoir pas de religion ; tu vois que c’est une calomnie, et que nous sommes bons catholiques. »

Je ne sais s’il parlait ironiquement ou de bonne foi. Un moment après, il se fit apporter un vase de verre plein de grains de maïs noir, il y jeta quelques grains de maïs blanc ; puis,

  1. Patois créole. Le bon Dieu.
  2. Patois créole. Bon père.
  3. Vous connaissez le bon Dieu ; c’est lui que je vous fais voir. Les blancs l’ont tué ; tuez tous les blancs.

    Depuis, Toussaint-Louverture avait coutume d’adresser la même allocution aux nègres, après avoir communié.