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BUG-JARGAL.

mystiques ; d’autres fois, usant habilement de ce reste d’anciennes superstitions qu’ils mêlaient à leur catholicisme de fraîche date, il mettait dans les plaies une petite pierre fétiche enveloppée de charpie ; et le malade attribuait à la pierre les bienfaisants effets de la charpie. Si l’on venait lui annoncer que tel blessé, soigné par lui, était mort de sa blessure, et peut-être de son pansement : « Je l’avais prévu, répondait-il d’une voix solennelle. C’était un traître : dans l’incendie de telle habitation il avait sauvé un blanc. Sa mort est un châtiment ! » Et la foule des rebelles ébahis applaudissait, de plus en plus ulcérée dans ses sentiments de haine et de vengeance. Le charlatan employa, entre autres, un moyen de guérison dont la singularité me frappa. C’était pour un des chefs noirs, assez dangereusement blessé dans le dernier combat. Il examina longtemps la plaie, la pansa de son mieux, puis montant à l’autel : « Tout cela n’est rien, » dit-il. Alors il déchira trois ou quatre feuillets du missel, les brûla à la flamme des flambeaux dérobés à l’église de l’Acul, et, mêlant la cendre de ce papier consacré à quelques gouttes de vin versées dans le calice : « Buvez, dit-il au blessé ; ceci est la guérison[1]. ». L’autre but stupidement, fixant des yeux pleins de confiance sur le jongleur, qui avait les mains levées sur lui, comme pour appeler les bénédictions du ciel ; et peut-être la conviction qu’il était guéri contribua-t-elle à le guérir.

XXXI

Une autre scène, dont l’obi voilé était encore le principal acteur, succéda à celle-ci : le médecin avait remplacé le prêtre, le sorcier remplaça le médecin.

« Hombres, escuchate ! [2] s’écria l’obi, sautant avec une incroyable agilité sur l’autel improvisé, où il tomba assis les jambes repliées dans son jupon bariolé ; escuchate, hombres ! Que ceux qui voudront lire au livre du destin le mot de leur vie s’approchent, je le leur dirai : he estudiado la ciencia de los Giranos[3]. »

Une foule de noirs et de mulâtres s’avancèrent précipitamment.

« L’un après l’autre ! dit l’obi, dont la voix sourde et intérieure reprenait quelquefois cet accent criard qui me frappait comme un souvenir ; si vous venez tous ensemble, vous entrerez tous ensemble au tombeau. »

Ils s’arrêtèrent. En ce moment, un homme de couleur, vêtu d’une veste et d’un pantalon blancs, coiffé d’un madras, à la manière des riches colons, arriva près de Biassou. La consternation était peinte sur sa figure.

« Eh bien ! dit le généralissime à voix basse, qu’est-ce ? qu’avez-vous, Rigaud ? »

C’était le chef mulâtre du rassemblement des Cayes, depuis connu sous le nom de général Rigaud, homme rusé sous des dehors candides, cruel sous un air de douceur. Je l’examinai avec attention.

« Général, répondit Rigaud (et il parlait très-bas, mais j’étais placé près de Biassou, et j’entendais), il y a là, aux limites du camp, un émissaire de Jean-François. Bouckmann vient d’être tué dans un engagement avec M. de Touzard, et les blancs ont dû exposer sa tête comme un trophée dans leur ville.

— N’est-ce que cela ? dit Biassou-, et ses yeux brillaient de la secrète joie de voir diminuer le nombre des chefs, et, par conséquent, croître son importance.

— L’émissaire de Jean-François a en outre un message à vous remettre.

— C’est bon, reprit Biassou. Quittez cette mine de déterré, mon cher Rigaud.

— Mais, objecta Rigaud, ne craignez-vous pas, général, l’effet de la mort de Bouckmann sur votre armée ?

— Vous n’êtes pas si simple que vous le paraissez » Rigaud, répliqua le chef ; vous allez juger Biassou. Faites retarder seulement d’un quart d’heure l’admission du messager. »

Alors il s’approcha de l’obi, qui, durant ce dialogue, entendu de moi seul, avait commencé son office de devin, interrogeant les nègres émerveillés, examinant les signes de leurs fronts et de leurs mains, et leur distribuant plus ou moins de bonheur à venir, suivant le son, la couleur et la grosseur de la pièce de monnaie jetée par chaque nègre à ses pieds dans une patène d’argent doré. Biassou lui dit quelques mois à l’oreille. Le sorcier, sans s’interrompre, continua ses opérations métoposcopiques.

« Celui, disait-il, qui porte au milieu du front, sur la ride du soleil, une petite figure carrée ou un triangle, fera une grande fortune sans peine et sans travaux.

  1. Ce remède est encore assez fréquemment pratiqué en Afrique, notamment, par les Maures de Tripoli, qui jettent souvent dans leurs breuvages la cendre d’une page du livre de Mahomet. Cela compose un philtre auquel ils attribuent des vertus souveraines.

    Un voyageur anglais, je ne sais plus lequel, appelle ce breuvage : une infusion d’Alcoran.

  2. Hommes, écoutez ! Le sens que les Espagnols attachent au mot hombre, dans ce cas, ne peut se traduire, C’est plus qu’homme et moins qu’ami.
  3. J’ai étudié la science des Égyptiens.