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sans esclandre et sans coup férir, d’un adversaire qu’il jugeait inquiétant malgré tout, il préféra n’avoir pas à recommencer la lutte ; il transforma l’exil volontaire du poète en un exil officiel, et il eut soin de le faire surveiller étroitement pour lui rendre tout retour impossible.
L’effet de cette surveillance devait exaspérer chaque jour le poète ; à coup sur, il fut, dès son séjour à Bruxelles, traité en suspect : nous nous souvenons d’un entretien que nous avons eu, en 1905, avec le bibliothécaire de cette ville, plus d’un demi-siècle après les événements que nous racontons ; M. Fétis qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, conservait une étonnante mémoire, ne parlait encore de V. Hugo qu’avec une certaine crainte ; il ne m’avoua pas sans quelques scrupules que, même encore en 1862, il cacha soigneusement le proscrit dans un coin de sa bibliothèque, lorsque celui-ci vint consulter quelques documents pour son chapitre de Waterloo dans les Misérables. M. Fétis ne voulait pas qu’on pût lui reprocher d’avoir reçu officiellement à la Bibliothèque Royale un rebelle aussi déclaré. En 1862, la suspicion n’était certes pas moindre ; et c’est traqué et tenu en haleine par la municipalité bruxelloise que V. Hugo écrivit l’Histoire d’un Crime et Napoléon le Petit, pamphlets de polémique tumultueuse, échappés au paroxysme d’une colère qu’on aiguillonnait. L’Histoire d’un Crime fut réservée pour des temps meilleurs ; Napoléon le Petit fut mis à l’impression. Mais un journal monarchique de Bruxelles, le Bulletin français, vient d’insulter Napoléon III ; et sous l’influence du gouvernement français, le gouvernement belge a voté une loi qui punit les outrages faits aux chefs d’État étrangers : la loi Faider se trouve applicable précisément au moment où Napoléon le Petit va paraître ; Hugo se décide à quitter le territoire belge avant la mise en vente de son pamphlet. Londres, à peine aperçu, l’épouvante par sa laideur ; peut— être aussi y craint-il le voisinage trop proche d’une police monarchique. Il jette son dévolu sur les îles anglo-normandes, premier refuge jadis du grand Chateaubriand.
Le 5 août 1852, il s’installait à Jersey, frémissant encore d’indignation et de vengeance non satisfaite.