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xiii

Nation, dont l’accès a été interdit jusqu’à présent, à la plupart des Lecteurs, faute de clef pour y pouvoir pénétrer ! Or, l’ouvrage de M. DE SAINTE PALAYE va ouvrir ces précieux dépôts à tous les Curieux, et augmenter en même-tems le nombre de nos connoissances historiques. Le plaisir que le Public a fait paroître lorsqu’il a entendu la lecture de cette belle Préface, nous persuade que nos Lecteurs n’en verront pas avec moins de satisfaction, l’analyse que nous en allons faire. Nous avertissons que nous emprunterons les expressions de l’Auteur ; on n’en pourroit pas choisir de meilleures. Nous nous faisons sur-tout un devoir de transcrire fidélement son début. Le ton de modestie qui y régne, est une nouvelle preuve que le langage de cette belle vertu n’a pas encore vieilli parmi nous, et nous confirme dans l’espérance de l’y voir subsister tant que nous posséderons des hommes d’un vrai mérite.

Je me détermine enfin, dit Monsieur DE SAINTE PALAYE, à publier un ouvrage qui a été pendant quarante années, le principal objet de mes études, et que je sens moi-même n’être pas encore au degré de perfection dont il seroit susceptible. Les raisons qui me décident à le donner tel qu’il est, me justifieront peut-être auprès des Lecteurs.

Il est deux âges dans la vie, qui exigent des Gens de Lettres deux différentes manières de se conduire ; le tems où l’on entre dans la carrière ; et celui où, après en avoir parcouru un assez long espace, on commence à craindre que les forces ne manquent pour aller jusqu’au terme qu’on s’étoit proposé. Ne vous pressez pas de vous montrer au grand jour, dit-on, sans cesse, aux jeunes gens, impatiens de se faire honneur de leurs premières productions : attendez que la réflexion les ait mûries. Il n’en est pas de même pour ceux qui ayant passé un tems considérable à se remplir des connoissances nécessaires au plan qu’ils avoient formé, se trouvent en état de communiquer aux autres ce qu’ils ont recueilli : Hâtezvous de le répandre, pourroit-on leur dire à plus juste titre : N’attendez-pas qu’affoiblis, ou refroidis par l’âge, vous ne puissiez plus donner à la composition toute la chaleur qu’elle demande. Ne perdez pas les momens précieux qui vous restent ; et tâchez de vous rendre utiles, tandis que vous pouvez l’être encore. Combien de Savans en effet, ont étudié toute leur vie, en se promettant qu’un jour le public jouiroit du fruit de leurs études, et ne lui ont laissé que des regrets superflus !

J’avois cru, lorsque je publiai le Prospectus de mon Glossaire, qu’ayant assemblé les matériaux de l’ouvrage, il m’en coûteroit peu pour élever l’édifice. Mais j’ai trouvé dans ce nouveau travail, des difficultés que je n’avois pas prévues, et qui se sont multipliées à mesure que j’avançois. Cependant il falloit répondre aux désirs du public, qui, après avoir applaudi à mon projet, sembloit en attendre l’exécution avec une sorte d’impatience. Et moi-même, je n’en avois pas moins de m’acquitter envers deux Compagnies célèbres qui étoient également en droit de me demander compte de mon travail. L’une, à raison de l’ancien engagement que j’avois pris avec elle, de me consacrer sous ses yeux à ce genre de Littérature, et de m’y conduire par ses lumières ; l’autre (M. DE SAINTE PALAYE était aussi de l’Académie Françoise.), parce que je m’en étois fait un titre pour aspirer à l’honneur de lui appartenir, et qu’en m’adoptant, elle avoit eu, vraisemblablement, égard à la liaison qu’elle voyoit entre l’ancienne Langue dont j’ai ramassé les débris, et celle dont elle s’occupe à maintenir la pureté. Ce qui ajoutoit encore à mon empressement, c’est que j’avois appris de plusieurs Membres de l’Académie Françoise, que dans une Séance où l’on avoit mis autrefois en délibération différens projets de travail qu’elle pourroit exécuter, celui d’un Glossaire de l’ancien François, proposé par M. de la Monnoie, avoit été regardé comme un des plus intéressans pour la Nation.

Ces dernières raisons l’ont emporté sur le scrupule que je me faisois de livrer mon ouvrage à l’impression, avant que de m’être assuré par de nouvelles recherches qu’il ne me restoit plus rien à faire pour le rendre digne du public. J’étois d’ailleurs averti par mon âge, qu’il ne s’agissoit plus pour moi de travailler à former de nouveaux amas de matériaux ; que le tems d’employer ceux que j’avois sous la main, étoit près de m’échapper ; et que je ne devois pas espérer de parvenir à épuiser toutes les sources, d’où il seroit encore possible d’en tirer. Car telle est la nature de ces sortes d’ouvrages : ils peuvent recevoir des accroissemens à l’infini, et ne s’achèvent que par degrés. Le fameux Glossaire de la Basse Latinité n’étoit originairement composé que de trois Volumes : Deux savans Bénédictins l’ont augmenté de moitié ; et dans peu, si le zèle des Libraires répond aux voeux des amateurs de nos Antiquités, nous aurons un supplément non moins ample que les premières additions.

Je conçois que le succès du travail de Mr. Du Cange étoit bien propre à lui faire des Prosélytes ; que la richesse du fonds qu’il avoit laissé, a dû exciter l’émulation des Gens de Lettres, et que la noble ambition de voir leur nom se confondre avec le sien, a été pour eux un puissant attrait.

Si c’est à de pareils motifs que nous devons les soins qu’on a pris pour perfectionner le Glossaire Latin ; je n’ai garde d’augurer une si glorieuse destinée pour le Glossaire François. Mais, si l’émulation doit être excitée par l’importance de l’objet, je puis me flatter qu’après moi, de plus habiles ouvriers s’empresseront de mettre la derniere main à un ouvrage qui intéresse à tant de titres les Lettres en général et en particulier notre Nation. Le Glossaire de l’ancien François est le corps complet des preuves

(*) M. DE Sainte Palaye était aussi de l’Académie Françoise.