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NIVELLE DE LA CHAUSSÉE


En dépit de ces tours de passe-passe, (lui changent en scènes à effet les parties nécessaires de l’exposition, la pièce ne va pas toute seule et on sent à chaque instant la main du poète qui la soutient, la retient ou la pousse. En dépit des inventions romanesques, des incognitos et des reconnaissances, on la sent à chaque instant prête à finir, et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de moins dramatique dans ce théâtre, que la lutte acharnée du poète contre le dénouement qui vient trop tôt et qu’il faut empêcher d’entrer. Corneille, qui a aimé les intrigues savantes et complexes, dispose tous les ressorts au début de l’action, et une fois qu’il a donné le branle, il n’intervient plus, il laisse la combinaison des événements et des caractères pousser la tragédie progressivement, et par un jeu tout mécanique, vers la catastrophe nécessaire. Au contraire, La Chaussée est toujours là à surveiller tous ses rouages, qui vont de travers ou vont trop vile : il ne procède que par miracles, ou par coups d’État.

Comment le malentendu peut-il durer cinq actes entre Durval et sa femme, dans le Préjugé ? Durval a peur d’être ridicule aux yeux du monde. Mais il sait que Constance n’a pas les idées du monde en matière du mariage, et ne peut-il se découvrir à elle sans mettre le monde dans sa confidence ? Un mari, même au xviii® siècle, n’a-t-il pour parler à sa femme d’autre lieu que le salon, d’autre heure que celle où la compagnie est rassemblée ? 11 est timide : que l’opinion l’effraye, soit, mais non pas sa femme. S’il a cette timidité-là, ce n’est plus le Pi^éjugé à la mode qu’on nous donne, c’est une autre pièce, une variante pathétique des Deux Timides. Mais il n’y a au fond qu’un artifice pour faire durer la pièce. La timidité de Durval, son embarras, ses hésitations, quand il est seul avec Constance et Damon, ne sont que pour donner à l’auteur le temps de faire arriver le monde, représenté par les deux Marquis, ce monde dont il a droit d’être intimidé selon la constitution du sujet.

A chaque instant on rencontre dans le théâtre de La Chaussée ces tours de main par lesquels il escamote un événement logiquement nécessaire. Dans V Homme de fortune, Brice offre au marquis d’Arsant la main de Méranie : celui-ci va répondre. Brice lui ferme la bouche assez impoliment par ces mots :

Vous n’avez, que je crois, rien à me répliquer *.

1. L’Homme de fortune, III, 2.