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CHATEAUBRIAND.

vents de l’esprit, adressés À un écrivain, condamne avec tant d’éloquence et de bon sens :


Prends garde à Marchangy, La prose poétique
Est une ornière où geint le vieux Pégase étique.
Tout autant que le vers, certes, la prose a droit
À la juste cadence, au rhythme divin ; soit !
Pourvu que, sans singer le mètre, la cadence
S’y cache et que le rhythme austère s’y condense.
La prose en vain essaie un essor assommant.
Le vers s’envole au ciel tout naturellement ;
Il monte ; il est le vers, je ne sais quoi de frêle
Et d’éternel, qui chante et plane et bat de l’aile ;
Il se mêle, farouche et l’éclair dans les yeux,
À toutes ces lueurs du ciel mystérieux
Que l’aube frissonnante emporte dans ses voiles.
Quand même on la ferait danser jusqu’aux étoiles,
La prose, c’est toujours le Sermo pedestris.
Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris.


Quoique les Natchez ne soient guère moins illisibles que Tristan le Voyageur, Victor Hugo a bien fait de dire ; Marchangy, et non Chateaubriand. L’auteur de René, en dépit de ses rides, reste un des dominateurs de ce siècle et l’initiateur du Romamisme. Dans la prose, — non poétique, — il s’est montré un grand poète. Enfin, s’il a commis des vers médiocres, on ne lui reprochera pas, du moins, de ne s’être point connu en beaux vers. Dans les notes de son Génie du Christianisme (1802), il révélait à la France les poèmes d’André Chénier. Dix-huit ans plus tard, après avoir lu l’Ode sur la mort du duc de Berry, il saluait de ce nom prophétique, « l’enfant sublime, » celui qui devait un jour écrire La Légende des Siècles et succéder à sa gloire.

Auguste Dorchain


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