Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/122

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


n’avoir plus à contempler que la Ténèbre éternelle. Son regard vivant fixait ces gens qui la regardaient mourir, cette foule en habits de fête, ce Temple resplendissant, et, pour la dernière fois, la douce, la belle lumière du jour !

Une angoisse surhumaine faisait s’agrandir encore, encore, ce grand, ce suprême regard qui n’allait plus rien voir, jamais !… Les lèvres remuèrent et l’on put croire qu’un cri suprême d’appel à la vie, qu’une clameur d’horreur pour la nuit du tombeau allait s’en échapper. Mais elles se refermèrent sur un pauvre gémissement sans force, tandis que la dernière pierre était poussée sur le grand regard vivant !

Maintenant, elle appartenait au dieu.

Huascar fit un signe sacré et l’exode commença en silence. Il convenait à tous de se retirer du Temple comme les ancêtres se retiraient de la chambre nuptiale après y avoir amené la tremblante épouse. Le départ s’accomplit, sans aucun chant, sans bruit, sans murmure. Il y eut le glissement des sandales innombrables sur les dalles. Et les prêtres, Huascar en tête, et les nobles, et les curacas, et les jeunes gens, et les vierges, et les mammaconas franchirent le seuil des portes d’or.

Oviedo Runtu était descendu de son trône et s’était assis à côté de la momie royale, sur la chaise d’or occupée tout à l’heure par Marie-Thérèse ; les punchos rouges chargèrent sur leurs épaules les deux monarques, le mort et le vivant, et disparurent à leur tour au fond du couloir de la nuit.

Il ne restait plus dans le Temple que les trois gardiens du Temple et les cendres des victimes.

Les trois gnomes avaient à peine refermé les lourdes portes pour vaquer en paix à leurs soins domestiques qu’ils virent arriver sur eux une ombre forcenée et ils s’enfuirent, épouvantés, dans la chapelle de la Lune. Mais la sœur du dieu ne les protégea point. C’est sur les marches de son autel qu’ils furent abattus par le feu humain comme des bêtes mauvaises. C’est là que les trois crânes hideux éclatèrent sous les balles de Raymond ! Et le jeune homme, l’exécution achevée, bondit dans le Temple où déjà Orellana ébranlait les pierres tombales à grands coups de pioche. Il lui arracha l’outil, et, haletant, frappa à son tour.

Mais les pierres ne remuaient point, et Raymond, le front couvert d’une sueur glacée, se demandait maintenant si tant de brutalité était utile. Il essayait de voir, de raisonner, en ce moment suprême. Il faisait appel à sa science d’ingénieur, à ses souvenirs d’école. Il s’efforçait d’oublier Marie-Thérèse qui agonisait derrière ces pierres pour ne penser qu’au problème qui les ferait basculer. Elles n’étaient point trop lourdes. Les forces d’Orellana et les siennes suffiraient à les soulever puisqu’elles avaient obéi aux efforts des trois gnomes. Et si on ne les avait point faites plus lourdes, c’était à cause de la nécessité où les prêtres incas étaient, évidemment, de les déplacer pour certaines cérémonies. Mais par où les prendre ? par où les prendre ?[1].



LA PRISON DE GRANIT
S’OUVRIRA-T-ELLE ?


Il essaya, posément, tranquillement, domptant la tempête intérieure qui l’eût précipité aveuglément contre ce rempart, de trouver le joint. Ordonnant à ses mains de ne pas trembler, il tenta de glisser la partie plate de l’outil entre les deux pierres, mais n’y réussit point. C’était le miracle de leur architecture que, sans ciment, ces pierres étaient si bien ajustées, qu’il était souvent difficile d’en trouver la ligne de démarcation. Comment les remuait-on ? Comment les avait-on remuées ? Car, enfin, on les avait tirées de leur alvéole. Elles tournaient peut-être sur elles-mêmes ? Mais où fallait-il toucher ou frapper ? Et, pendant ce temps, Marie-Thérèse mourait dans sa prison de granit.

Désespéré, il reprit la pioche qu’il dut disputer encore à Orellana, lequel l’étourdissait déjà de ses gémissements effrayants et il lança, à tout hasard, sur la gauche de la pierre, un coup, à toute volée. Il avait donné là toutes ses forces. Il avait rassemblé toutes ses énergies. Il avait donné un coup de titan. La pierre tourna un peu sur elle-même, à droite. Oui, elle dépassa le joint ! Il poussa un cri de victoire et continua de frapper avec rage.

L’alvéole semi-circulaire était ainsi faite que la pierre pouvait glisser et tourner sur la droite et sortir de son cadre sur la

  1. « Simplicité, symétrie et solidité, voilà les trois caractères par lesquels se distinguent avantageusement tous les édifices péruviens. » Humboldt. Vues des Cordillères, p. 115. Les pierres étaient taillées avec une grande régularité et ajustées avec une si exacte précision que, sans les cannelures, il serait impossible d’indiquer les joints. Les arêtes sont si finement travaillées et ajustées entre elles qu’il est impossible d’y glisser la lame d’un contenu. (Prescott.)