Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/125

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Mais ce supplice, le jeune homme était bien décidé à ne le point subir longtemps. L’idée qu’il aurait pu sauver Marie-Thérèse et que celle-ci était morte par sa faute, à cause de son manque de sang-froid, lui était particulièrement insupportable ; et il se rendait compte qu’il ne pourrait jamais se débarrasser de cette idée-là, qu’elle pèserait toujours sur lui, qu’elle parviendrait à l’étouffer et qu’il fallait mieux en finir tout de suite.

Seulement, il ne voulait point mourir dans ces affreuses montagnes, témoins de tant d’horreurs. L’image de Marie-Thérèse, qui ne le quittait pas, ne ressemblait plus, depuis qu’il avait décidé de l’aller rejoindre, à cette terrible figure de momie vivante apparue au-dessus de la pierre du tombeau… mais à la douce et tranquille et heureuse silhouette qui vaquait à sa besogne commerciale, dans les bureaux de Callao, entre les gros registres verts. C’est là qu’il l’avait revue après une si longue absence, c’est là que, pour la première fois, elle lui avait dit : « On s’aime » et c’est là qu’il irait la retrouver pour mourir.

La pensée de cette mort-là fit qu’il se porta mieux tout de suite. Après avoir généreusement remercié son hôte, il se jeta dans le premier train qui partait pour la côte, pour Mollendo, d’où il prendrait quelque bateau à destination de Calloa. Le voyage lui parut long ; en passant à Arequipa, il vit de loin la petite maison en adobes et songea aux vaines démarches qu’ils avaient faites auprès de ce bandit de Garcia, et, pour la première fois depuis qu’il était sorti du Temple de la Mort, il se demanda ce que pouvaient être devenus ses compagnons de voyage, son oncle François-Gaspard, le marquis et Natividad.

Peut-être étaient-ils morts, eux aussi, voués à quelque martyre au fond du couloir de la nuit, dans la Maison du Serpent. Pauvre oncle François-Gaspard qui ne ferait plus de conférences, pauvre Natividad qui ne verrait jamais plus Jenny l’ouvrière ! Mais, s’il en était ainsi, le marquis, au moins, n’avait pas enduré la torture d’assister impuissant au supplice de ses deux enfants.

À Mollendo, Raymond s’en fut tout de suite, malgré un temps de tempête, sur le débarcadère, où il trouva, errantes sur la plage, deux ombres. Cependant, comme celles-ci accouraient avec force démonstrations, il dut bientôt constater qu’elles étaient vivantes : l’oncle François-Gaspard !… Natividad !

Bien que leur mine fût des plus tristes, ils ne paraissaient pas avoir trop souffert. Raymond leur serra la main sans même s’enquérir de ce qui leur était arrivé. Quant aux deux autres, ils voyaient le jeune homme si pâle et si défait qu’ils n’osèrent pas lui poser une seule question relative à Marie-Thérèse et au petit Christobal.

Ils marchèrent tous trois quelque temps, en silence, plongés dans leurs pensées néfastes. Enfin l’oncle Ozoux demanda à son neveu : « Et le marquis, tu ne sais pas ce qu’il est devenu ?

– Je le croyais avec vous, répondit Raymond de sa voix déjà détachée de toutes les choses de ce monde. »



BIENHEUREUSE
APPARITION


Ce fut alors seulement que Natividad expliqua, sans que personne ne lui demandât, qu’après la funeste tentative de la Maison du Serpent ils avaient été jetés tous deux, M. Ozoux et lui, au fond d’un cachot où ils étaient restés quatre jours et dans lequel l’illustre membre de l’Institut avait pu se rendre un compte exact de la réalité de son aventure. Au bout de ces quatre jours, ils avaient trouvé la porte de leur prison ouverte et s’étaient sauvés sans avoir même eu le temps de demander des nouvelles du marquis. À ce moment, en effet, tous les Indiens abandonnaient précipitamment le Cuzco et s’enfuyaient dans la montagne. Ignorant à quelle catastrophe nouvelle ils avaient affaire, Natividad et François-Gaspard avaient couru vers Sicuani, où ils prenaient le train, et c’était justement cette catastrophe qui les avait sauvés. Veintemilla venait de surprendre et de battre « à plate couture » les troupes de Garcia, indisciplinées et abruties par les fêtes de l’Interaymi. Des milliers de quichuas, soldats et civils, avaient été balayés du Cuzco en quelques heures par les quatre escadrons d’escorte qui étaient restés fidèles au président de la République et à la tête desquels celui-ci avait chargé pour tenter, par un effort suprême, de ramener la fortune. Ces cinq cents hommes, de sang espagnol, avaient vaincu les Incas comme jadis Pizarre, dans ces mêmes plaines de Xauxa et sous ces mêmes murs qui continuaient d’assister, avec l’impassibilité des choses immortelles, à la lutte des races.

Garcia avait dû s’enfuir en Bolivie. Il