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Heureusement, Christobal ne l’entendit pas et il s’arrêta à temps. Sous la table, Marie-Thérèse, qui était en face de lui, lui avait marché sur le pied. Il comprit et se mordit les lèvres. L’un des premiers de la Torre, ancêtre du marquis, avait accompagné Pizarre dans sa « destruction ».

Les deux vieilles dames, elles, avaient entendu et elles marquaient quelque effarement d’un jugement aussi sommaire et aussi peu « catholique » sur une entreprise qui, à leurs yeux, avait été celle, avant tout, de la vraie religion contre les infidèles. Mais Marie-Thérèse veillait et elle rejeta tout de suite les deux vieilles Péruviennes à leurs histoires de bonnes femmes !

— Tout cela est fort beau, fit-elle, mais ne vous prouve nullement que ces sacrifices humains existent encore de nos jours !

— Ah ! malheureuse enfant, il n’y a que vous qui en doutiez, s’écrièrent-elles ensemble.

— Qui est-ce qui les a vus ?



TROIS JEUNES FILLES
MURÉES VIVANTES


La tante Agnès secoua la tête :

— Tenez, dans ma jeunesse, j’avais une vieille servante quichua des bords du lac Titicaca qui me racontait comment, dans l’espace de trente ans, à la fête décennale de l’Interaymi, elle avait vu, elle, de ses propres yeux, murer vivantes trois jeunes filles de la ville.

— De quelle ville ? demanda Raymond.

— De Lima !

— Ça se saurait ! reprit Raymond qui s’amusait beaucoup des mines des deux vieilles et qui était sournoisement poussé par Marie-Thérèse à les taquiner.

— Mais ça se sait !… mon jeune monsieur… insista la tante… on connaît très bien les noms des deux dernières jeunes filles qui ont été murées vives dans le temple du Soleil, l’une il y a vingt ans et l’autre il y a dix ans.

— Oui, oui ! nous le savons ! nous le savons ! répéta en riant Christobal…

— Il n’y a pas de quoi rire, Monsieur mon frère ! grogna Agnès.

Et la duègne répéta plus bas :

— Non ! Non ! Il n’y a pas de quoi rire !…

Mais Christobal était de plus en plus gai.

— Pleurons-les donc, les pauvres enfants ! et il fit le signe de gémir… Enlevées à l’amour de leurs parents, dans la fleur de l’âge !…

— Monsieur mon frère, pourriez-vous nous dire comment sont disparues Amélia de Vargas et Maria-Christina d’Orellana ?

— Oui ! Oui ! qu’il nous le dise ! acquiesçait Irène.

— Nous y sommes !… nous y voilà !… je les attendais !… repartit le marquis.

— Je vous prie de parler un peu sérieusement, mon frère. Vous avez connu Amélia de Vargas…

— Le plus beau sourire de la plaza Mayor !… Il y a de cela vingt ans ! Comme le temps passe !… Oui, en effet, elle a disparu il y a vingt ans !… avec un de ses parents !

— J’ai entendu raconter avant-hier qu’il s’agissait d’un toréador ! interrompit Marie-Thérèse… c’est une histoire qui revient, paraît-il, tous les dix ans… quand approche l’Interaymi.

— C’est une histoire qui, dans son temps, a remué toute la ville… À la suite d’une échauffourée à la plaza des Toros, les parents d’Amélia, qui l’accompagnaient, cherchèrent en vain leur fille !… elle avait disparu et elle ne reparut plus jamais… on l’avait vu emporter par des Indiens et l’on sait parfaitement qu’elle a été murée vivante…

— Puissance de l’imagination des foules !… La vérité, je l’ai dite, car dans le même temps qu’elle, le parent dont je vous ai parlé et qui la protégeait, disparaissait aussi. Ils étaient allés habiter ailleurs !…

— Cela vous plaît à dire, Monsieur mon frère !… Heureusement qu’il nous reste Maria-Christina d’Orellana !…

— Évidemment ! reprit le marquis… son aventure, à celle-là, fut plus triste… elle se promenait avec son père aux environs de Cuzco et entra dans des souterrains dont nul n’a jamais connu les détours. Elle s’y perdit, quoi de plus naturel ? C’est depuis ce moment-là que le gouvernement a fait murer les souterrains[1].

  1. À ce sujet voici ce que dit Paul Walle dans son Pérou :
    « C’étaient des gens pratiques que les Incas et qui, même pendant leurs jeux ou leurs assemblées, n’aimaient pas à être surpris par l’ennemi. Et de cette place même du Rodadero partait un souterrain qui avait plusieurs issues : l’une aboutissait à la colline fortifiée ; l’autre allait jusqu’à l’entrée même de Cuzco ; une autre, plus longue, débouchait à l’endroit où est actuellement l’église Santo-Domingo, édifiée sur le temple du Soleil, situé à l’autre bout de la ville. Mais ces souterrains si intéressants, qui pourraient être un si beau sujet d’études pour l’amateur, ont été obstrués, claustrés par ordre du gouvernement, sous prétexte que plusieurs personnes s’y étaient perdues ! »