Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/18

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Sur quoi elle l’ôta, d’un geste gracieux, et l’enfouit dans son sac à main.

— Moi, j’ai une pensée, dit Raymond. Si c’était Huascar ?

— Huascar ? pourquoi Huascar ? demanda le marquis.

— Dame ! voilà un vieux bijou indien… comme je ne connais que cet Indien-là, et que je sais qu’il est très dévoué à votre maison, je puis imaginer qu’il n’aura peut-être rien trouvé de mieux que de faire cadeau à votre fille d’un bracelet qu’il aurait trouvé et dont il ne saurait que faire !…

— N’en parlons plus !… n’en parlons plus !… fit Marie-Thérèse, légèrement rougissante, et, que ce soit Huascar ou un autre, cela ne m’importe plus !… Et puis, ne soyons pas si impatients… nous allons peut-être voir arriver demain ou après-demain à la maison, un ami de papa, retour de la Sierra, qui me dira en me baisant la main : « Eh bien ! vous ne portez pas mon petit cadeau ? »

— Dame ! il faudra bien que ça se passe ainsi un jour ou l’autre, fit Raymond avec une très tranquille désinvolture.

Le marquis qui, lui, tout au fond était un peu troublé, remarqua aussitôt ce bel air dégagé de Raymond. Il ne lui parut point naturel.

— Je parie que c’est vous ! s’écria-t-il déjà joyeux.

— Quoi ? Moi ?… j’arrive… comment voulez-vous que ce soit moi ?…

— Vous pouvez avoir acheté ce bijou à l’escale de Guayaquil et l’avoir expédié à un correspondant français de Cajamarca pour être réexpédié ici !… oui ! oui !… vous avez voulu vous annoncer !… Vous avez dû lire la légende du bracelet Soleil d’or dans un des livres de votre oncle !…

— Papa ! Papa !… M. Ozoux est un jeune homme sérieux… un ingénieur qui est venu au Pérou pour essayer d’assécher les mines d’or de Cuzco, grâce à un nouveau siphon…

— Oui, oui ! tu m’en as déjà parlé de ce siphon… cela ne l’empêche pas d’envoyer un bracelet.

— À quel titre, mon père ?…

— Au titre de fiancé, ma fille !…

Cette fois, Marie-Thérèse rougit jusqu’aux oreilles et Raymond toussa et sourit d’un air fort niais. Le marquis les dévisageait avec malice et obstination tous les deux.

— Hein ! dites que ça n’est pas vrai !… si tu crois que je n’ai rien deviné !… Me prends-tu pour un sot !… je savais bien que tu avais laissé un petit coin de ton cœur là-bas, à Paris, et ce n’était que pour en être sûr que je t’ai amené tant de jolis prétendants. Ah ! Monsieur Ozoux, je l’ai éprouvée, elle vous aime bien !… et vous êtes un heureux gaillard !…

— Monsieur… balbutia le pauvre Raymond, qui avait les larmes aux yeux… Monsieur, je vous assure… jamais… je ne peux pas… je ne pouvais pas avoir la pensée…

— Taisez-vous !… Et remettez vous-même le bracelet de vos fiançailles au bras de Marie-Thérèse !…

— Avec quelle joie ! cette fois ! répondit la jeune fille… et, après avoir regardé autour d’elle pour s’assurer que, dans le coin où ils se trouvaient, il n’y avait point de gêneurs, elle sauta au cou de son père ou plutôt elle éleva son père dans ses bras, l’embrassa tendrement, le déposa, se retourna vers Raymond et, ouvrant son sac devant le jeune homme, lui murmura rapidement à l’oreille :

— Dites donc que c’est vous qui l’avez envoyé !… qu’est-ce que ça peut vous faire ?…

Raymond passa l’anneau en tremblant au bras de Marie-Thérèse. Les oreilles lui sonnaient de si furieuses cloches qu’il lui était impossible d’entendre les paroles de triomphe du marquis, lequel rayonnait d’avoir deviné le mystère des amoureux et du bracelet Soleil d’or… Raymond se contentait d’approuver de la tête tout ce que l’autre disait.

— Ah ! bien ! comme on dit à Paris, termina Christobal, vous pouvez vous vanter de nous avoir « fait marcher » !…

Et il courut à la recherche de l’oncle François-Gaspard auquel on offrait un Champagne d’honneur.



UNE PARTIE DE BOULES
AVEC DES CRÂNES


Raymond et Marie-Thérèse restèrent seuls quelques secondes pendant lesquelles ils se regardèrent avec tendresse. Et puis, tout de suite, ils furent rappelés aux contingences par la ruée enthousiaste de toute la gent géographique. Les deux jeunes gens se laissèrent entraîner par le flot.

— Mais que dira votre père, demanda Raymond, quand celui qui a véritablement envoyé le bracelet se fera connaître ?

— Eh bien ! il nous pardonnera !… je ne vous ai fait mentir que pour le rassurer… car, entre nous, les histoires de la tante