Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/25

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


vous prie de croire qu’il me la paiera son prix ! On s’amusera un peu à Lima !

Sur quoi, elle les chassa tous de sa chambre, et appela, pour sa toilette, la petite Concha qui accourut tout juste pour recevoir une maîtresse gifle, destinée à lui apprendre à réveiller sa maîtresse, le jour où elle retrouverait un bracelet-soleil-d’or sur le sable du rivage. L’enfant, surprise de ce traitement exceptionnel, ne retint pas ses larmes. Alors, la jeune fille la gava de bonbons. Marie-Thérèse ne se reconnaissait plus. Elle eût voulu être calme ; et chacun de ses gestes trahissait sa nervosité. Surtout elle ne se pardonnait pas d’avoir eu peur.

On peut dire en principe qu’au Pérou il n’y a pas de routes et que, depuis la construction par les Incas de la voie pavée qui traversait tout le pays des confins de la Bolivie à la capitale de l’Équateur, et devant laquelle les plus grands travaux de l’époque gallo-romaine représentent une somme de travail bien insignifiante, les routes actuelles ne sont, en somme, que de véritables sentiers muletiers[1]. D’où la nécessité, quand on veut pénétrer dans l’intérieur du pays, de prendre la mer pour aller chercher sur la Costa l’une des lignes de chemin de fer qui, traversant les Andes, conduisent les voyageurs au cœur de la Sierra. Car le Pérou, physiquement, se divise en trois bandes parallèles à la mer, la Costa (la Côte) qui s’élève graduellement depuis le bord de l’Océan jusqu’à une hauteur de 1.500 à 2.000 mètres sur le versant occidental des Andes ; la Sierra, montagnes et plateaux, comprenant la région intra-andine dont l’altitude varie entre 2.000 et 4.000 mètres ; enfin la Montaña (région des forêts) qui s’abaisse en longues pentes à l’est de la Cordillère, du côté de l’Amazone, avec une altitude décroissante de 2.000 à 500 mètres. Entre ces trois zones, tout diffère, aspect, climat et productions.

La Costa est riche ; la Sierra offre des vallées riantes et relativement chaudes ; la Montaña présente l’aspect d’un véritable océan de verdure. Le plus curieux de ce curieux pays est la multiplicité de ses aspects dans un espace relativement restreint : comme, pour pénétrer dans la Sierra, il faut gravir l’une des plus hautes montagnes du monde, et cela, dans des régions équatoriales, il arrive que l’on passe quelques heures dans des contrées où les arbres de toutes les latitudes, les plantes de tous les climats se trouvent réunis et cultivés : le noyer croît à côté du palmier, la betterave tout près de la canne à sucre ; ici, un verger rempli de pommiers superbes ; plus loin un groupe de bananiers qui étalent majestueusement leurs larges feuilles. Dans cette étonnante contrée, on trouve des propriétaires qui peuvent faire servir à leur hôte, dans le même repas, de la glace ramassée quelques heures auparavant sur leurs terres, dans la région des neiges, et un limon doux, fruit essentiellement tropical que l’on vient de cueillir dans ce même jardin.

Ah ! que de notes à prendre pour François-Gaspard ! que de spectacles nouveaux ! que d’enchantements ! et quelles belles pages en perspective !… Raymond et le marquis et Marie-Thérèse elle-même riaient de son zèle d’écolier qui ne veut rien laisser perdre.



L’OMBRE DU CONQUÉRANT


Ils faillirent le faire devenir fou, une fois qu’ils lui avaient caché son stylo. Enfin l’on s’amusait ; et il paraissait bien que l’on avait tout à fait oublié le bracelet-soleil-d’or, laissé, du reste, à la garde de la tante Agnès et de la duègne Irène, lesquelles l’avaient, aussitôt après le départ des voyageurs, porté à San Domingo sur l’autel de la Vierge, préservatrice des maléfices, conjuratrice de sortilèges.

L’arrivée à Pacasmayo avait particulièrement excité la joie de l’oncle Ozoux. Le débarquement s’opéra sur un énorme radeau, qui, obéissant aux flots de l’éternelle houle, montait à mi-hauteur du pont du paquebot pour redescendre quelques mètres au-dessous. Pour arriver sur le radeau, il fallait d’abord monter dans un tonneau que soulevait un palan, ensuite, le tonneau redescendu, rencontrait le radeau et il ne s’agissait plus que de bien prendre son temps pour sauter du tonneau sur le radeau.

Marie-Thérèse montra l’exemple et réussit gracieusement cette gymnastique compliquée ; le marquis, qui avait l’habitude, sembla voltiger dans les airs ; Raymond sut mesurer son effort de telle sorte qu’il put descendre de son tonneau les mains dans les poches ; quant à François-Gaspard, son débarquement fut si mal combiné que, le tonneau rencontrant brutalement le radeau dans la seconde que le profes-

  1. Le Pérou, par Paul Walle.