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sa petite troupe, n’a-t-il pas été écrasé ?

— Mon cher Monsieur, ricana lugubrement le commis de banque, il n’a pas été écrasé parce qu’il venait en ami !

— Tout de même on ne s’empare pas « comme cela » d’un empire. Quand ils ont marché sur Cajamarca, combien Pizarre et ses compagnons étaient-ils ?

— Ils avaient reçu du renfort, fit le marquis en frisant sa moustache, ils étaient cent soixante-dix-sept !

— Moins neuf, rectifia le complet veston.

— Ce qui fait : cent soixante-dix-sept moins neuf égale : cent soixante-huit ! si je ne me trompe, inscrivit François-Gaspard sur son éternel carnet.

— Pourquoi moins neuf ? demanda Marie-Thérèse.

— Parce que, Mademoiselle, répliqua le descendant de Mama Runtu, qui semblait connaître l’histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne mieux que les descendants des Espagnols eux-mêmes, parce que Pizarre refit, pour ces nouveaux compagnons, ce qu’il avait déjà fait pour les anciens. Il ne leur dissimula pas la difficulté de la tâche et leur donna une fois encore à choisir.

« Pizarre s’était arrêté au milieu des montagnes pour donner du repos à sa troupe et en faire une inspection plus complète. Oh ! vous avez lieu d’être fiers, Messieurs ! Leur nombre était bien alors, en tout, de cent soixante-dix-sept hommes, dont soixante-sept cavaliers. Il n’avait dans toute sa compagnie que trois arquebusiers et quelques arbalétriers n’excédant pas ensemble le nombre de vingt. Et c’est dans cet équipage que Pizarre se portait au-devant d’une première armée de cinquante mille hommes ! et contre un peuple de plus de vingt millions d’habitants, car le Pérou, sous les Incas, comprenait à la fois ce que nous appelons maintenant l’Équateur, le Pérou, la Bolivie et le Chili ! C’est alors, Messieurs, qu’il trouva que ses soldats étaient encore trop nombreux. Il avait remarqué avec inquiétude qu’il s’en trouvait quelques-uns dont le visage était assombri et qui étaient loin de marcher avec leur entrain ordinaire. Il sentait que, si cette disposition devenait contagieuse, ce serait la ruine de l’entreprise, et il jugea qu’il valait mieux retrancher, d’une fois, la partie gangrenée que d’attendre que le mal eût gagné la masse entière. Ayant ramassé ses hommes, il leur dit que leurs affaires étaient arrivées à une crise qui exigeait tout leur courage. Nul ne pouvait songer à poursuivre l’expédition s’il avait le moindre doute du succès. Si quelques-uns se repentaient d’y avoir pris part, il n’était pas trop tard pour s’en retirer. Ceux-là n’avaient qu’à retourner au bord de l’Océan, à San Miguel où il avait déjà laissé quelques compagnons. Avec ceux qui voudraient partager les chances de sa fortune, qu’ils fussent peu ou beaucoup, il poursuivrait l’aventure jusqu’au bout. Alors, il s’en retira neuf ! quatre appartenaient à l’infanterie et cinq à la cavalerie. Les autres acclamèrent leur général…

— Obéissant à la voix de celui qui servait Pizarre comme un second frère, s’écria le marquis, à la voix de mon aïeul Christobal de la Torre !

— Nous le savons ! nous le savons ! répéta encore, avec son inquiétante ironie, le singulier commis de la banque franco-belge.

— Et pourrions-nous savoir pourquoi vous nous racontez toutes ces belles choses ? interrogea le marquis, sur un ton d’une grande hauteur.

— Pour vous prouver, señor, que les vaincus savent l’histoire de leur pays mieux encore que les vainqueurs !… répliqua l’autre du tac au tac et avec une emphase un peu ridicule pour un homme qui portait si bien le veston de la maison Zarate et Cie (la meilleure maison de confection du paseo de amancaes).

— Mon Dieu ! que c’est beau ! s’écria soudain Marie-Thérèse qui enrayait encore une discussion en rejetant l’attention des voyageurs sur le paysage.



UN COLLOQUE DANS
LA NUIT NOIRE


À ce moment, le train traversait un pont d’où l’on pouvait apercevoir un panorama d’une splendeur sans égale. En face, s’élevait la chaîne prodigieuse des Andes, rocs entassés sur rocs, – plus bas, par une fissure de la montagne, on avait une échappée sur des forêts toujours vertes, entremêlées çà et là de terrasses cultivées en jardins, chacune avec sa chaumière rustique suspendue à ses flancs hérissés, et, pour peu que le regard s’élevât, on apercevait la crête neigeuse des monts étincelants dans le soleil, spectacle présentant à la fois un chaos si sauvage de magnificence et de beauté qu’aucun autre paysage de montagne n’en peut offrir un semblable.

Mais cela était plus terrible encore que