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riers. Cette armée prodigieuse dans ce pays d’Amérique que Christophe Colomb avait découvert seulement une quarantaine d’années avant que Pizarre entreprît sa folle conquête, cette armée formidable ne faisait pas peur à François-Gaspard qui, lui aussi, semblait un conquistador et qui n’était pas loin de se prendre pour un héros de l’antique histoire, et qui s’écria : « En avant ! »

On ne dit pas quels furent les sentiments du monarque péruvien lorsqu’il vit la cavalcade belliqueuse des chrétiens avec ses bannières flottantes et ses armures étincelantes aux rayons du soleil couchant, déboucher des sombres profondeurs de la Sierra et s’avancer dans un appareil hostile sur les beaux domaines qui, à cette époque, n’avaient encore été foulés que par le pied de l’homme rouge, mais quand les voyageurs virent partir à fond de train François-Gaspard emporté par sa mule emballée, ce fut dans toute la troupe un immense éclat de rire. Excitées par ces rires et par les cris de joie, toutes les autres mules suivirent, qui au grand trot, qui au galop. Le tumulte qui accourait derrière elle ne faisait qu’exciter la monture du malheureux académicien, si bien que le dénouement prévu de cette chevauchée ne se fit guère attendre.

La mule culbuta et l’oncle fut projeté les jambes en l’air à quelques pas de là. On se précipita. On l’entoura, il était déjà debout. Nullement marri, il paraissait au contraire enchanté.

— Mesdames et Messieurs, s’écria-t-il, c’est ainsi que Pizarre a gagné sa première bataille !

Et il expliqua à Marie-Thérèse et à Raymond, amusés, qu’en effet, lors d’une première rencontre que l’aventurier espagnol avait eue avec les Incas, quelque temps après son débarquement, avant son passage des Andes, il était sur le point, lui et sa petite troupe, d’être anéanti par une troupe plus forte quand l’un de ses cavaliers fut désarçonné. Or, les Incas, qui ignoraient le cheval et par conséquent l’art de l’équitation, furent tellement stupéfaits de voir se séparer en deux cet animal extraordinaire (cheval et cavalier) qu’ils avaient cru jusqu’alors « ne faire qu’un », qu’ils abandonnèrent le terrain en poussant des cris d’aliénés. Personne, naturellement, ne crut François-Gaspard qui, cependant, rapportait l’exacte vérité. Mais toute cette histoire de la conquête du Pérou est si fantastique qu’il faut pardonner aux incrédules qui n’ont pas lu les textes très authentiques, sortis des Archives de Madrid, dont François-Gaspard Ozoux avait eu soin de prendre copie avant de s’embarquer avec son neveu pour une nouvelle découverte de l’Amérique. On riait encore de l’aventure quand on arriva sous les murs de Cajamarca.



UN CADEAU D’ATAHUALPA


Ils pénétrèrent dans la ville vers le soir et ce qui frappa d’abord tous les voyageurs fut le grand nombre des Indiens qu’ils rencontrèrent dans les rues et aussi leur silence.

Cajamarca compte à l’ordinaire douze à treize mille habitants ; ce soir-là, elle en abritait certainement le double. Du reste, la caravane avait rencontré en cours de route de longues files d’Indiens qui, toutes, par les routes venant de la Costa, ou de la Montaña, se dirigeaient vers la Cité sainte, car Cajamarca est l’une des plus sacrées qui soient pour les indigènes. On peut dire d’elle qu’elle est la nécropole des Incas et l’on ne peut faire un pas dans ses rues ou sur ses places publiques sans retrouver nombre de souvenirs de l’antique splendeur de l’Empire disparu.

Il était facile de voir, à l’allure des quichuas rencontrés sur ces pavés historiques, que tout ce peuple s’était rendu là dans une pieuse pensée de pèlerinage. Et les plus étonnés ne furent point les voyageurs, mais les habitants de la ville eux-mêmes qui ne se souvenaient point d’une pareille invasion. Jusqu’alors, de mémoire d’homme vivant, la fête de l’Interaymi n’avait visiblement remué aucune foule ; même pour la grande solennité décennale, l’Indien disparaissait plutôt qu’il n’apparaissait.

Que signifiait au juste tout ce mouvement ? Les autorités étaient assez inquiètes, mais n’avaient aucune raison d’intervenir. Les quelques troupes dont on disposait alors à Cajamarca et qui étaient venues dans cette ville pour parer à toute éventualité depuis que Garcia avait brandi à l’autre extrémité du Pérou l’étendard de la révolte en faisant appel au fanatisme des Indiens, avaient été consignées.

Les portes des huit églises étaient gardées militairement dans la crainte de surprise, car chacun de ces monuments pouvait facilement être transformé en forteresse. Enfin, le reste de la force