Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/47

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peu consolé, bien qu’il n’attachât qu’une importance relative aux démentis officiels de la feuille du soir.

Il se dirigea en hâte vers l’établissement de la haute ville, car le soir était tombé tout à coup et il craignait maintenant d’être en retard. Il pénétra dans le petit dédale des ruelles qu’il avait parcourues avec tant d’émotion à son arrivée au Pérou, ruelles qu’il connaissait déjà alors sans les avoir jamais vues, tant étaient présentes à sa mémoire les descriptions précises qu’en avait faites Marie-Thérèse dans ses lettres à sa sœur Jeanne.

Il aperçut de loin la lumière à la fenêtre en véranda et il vit que cette fenêtre était ouverte comme au premier jour.

« Elle m’attend », se dit-il, et son cœur amoureux battit plus fort. Il fit quelques pas encore et avança la tête. C’est ainsi qu’il avait fait la première fois, c’est ainsi qu’il l’avait vue penchée sur ses gros registres verts à coins de cuivre et prenant des notes sur son carnet, alignant des chiffres, cependant que sa voix claire et nette, sa voix bien « décidée » de bonne petite commerçante qui connaît bien son affaire lançait à un interlocuteur qu’il n’apercevait pas : « Eh ! mon cher Monsieur, c’est comme vous voudrez ! Mais, à ce prix-là, vous ne pourrez avoir que du guano phosphaté qui n’aura plus que 4 0/0 d’azote, et encore ! » Oh ! il avait toujours la phrase dans l’oreille !… elle ne l’avait pas fait sourire. Elle l’avait rendu plus amoureux, si possible, tant il aimait le côté sérieux, pratique, même commercial, chez la femme, surtout chez la jeune fille, après avoir eu la haine de toutes les petites « évaporées » qu’il avait rencontrées dans les salons et dans les casinos, autour de sa sœur. C’était un brave et honnête fils de bourgeois qui n’était peut-être devenu amoureux tout à fait de la Péruvienne qu’en apprenant qu’elle était capable de mener une maison de commerce. En tout cas, cela l’avait transporté d’allégresse et avait vaincu sa timidité. C’est alors que sa sœur Jeanne avait reçu ses premières confidences. Elle est jolie, avait dit Jeanne. Elle a un « cerveau d’homme » ! avait-il répondu.

Et cependant, à eux deux, avec leurs deux cerveaux d’homme, comment avaient-ils pu, à un moment donné, être impressionnés comme des femmes, oh ! comme de vieilles bonnes femmes tremblantes et inquiètes, par une histoire… par une histoire !… « quelle histoire tout de même que celle du bracelet soleil d’or… » De cela il rirait longtemps, longtemps, quand il serait marié, quand il pourrait dire « ma femme » à l’Épouse du Soleil !

— Bonsoir, Marie-Thérèse !

Pas de réponse. Raymond va à la fenêtre.

— Bonsoir, Marie-Thérèse !

Mais Marie-Thérèse n’est pas là ! Raymond se soulève sur la pointe des pieds, s’accroche à la fenêtre, regarde : personne ! Et qu’est-ce que ceci ?… ces tables renversées, ces livres, ces papiers jonchant en désordre le carreau !

— Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !

Raymond a sauté sur la fenêtre, bondi dans le bureau. Il regarde, éperdu, autour de lui. Il appelle. Il ne comprend pas ! Quelle est cette affreuse confusion et que signifie ce plus affreux silence ? Sa voix retentissante et qui tremble cependant appelle les serviteurs. Mais nul ne se présente. Pas un domestique ! pas un gardien ! pas un employé ! personne ! Et les portes sont ouvertes !

— Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !



OÙ L’ON RETROUVE
LE BON NATIVIDAD


Raymond sort dans la cour déserte, puis se précipite à nouveau dans le bureau. Il n’y retrouve que la sinistre certitude de son malheur. Tout ici prouve qu’il y a eu lutte, violence, rapt : les meubles qui ont roulé dans les coins, le rideau de la fenêtre arraché, un carreau brisé. Ce n’est plus un cri d’appel qui sort de la bouche désespérée du jeune homme, c’est un rauque gémissement, ce sont des pleurs, ce sont des sanglots. « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! » On la lui a volée !… Et il ne doute plus que les Indiens ne l’aient emportée comme une proie ! Les Indiens de ce Huascar en qui elle avait placé une confiance enfantine et qui l’aimait, non comme un frère, mais comme un admirateur. Ah ! Raymond a vu les yeux de Huascar quand Huascar regardait Marie-Thérèse. Et un homme, surtout un homme qui aime Marie-Thérèse, ne saurait se tromper sur un regard pareil !

Raymond, haletant, est à la fenêtre. Il interroge la nuit, ces ténèbres, ce silence. Et il appelle encore : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! »… mais encore rien ni personne ne lui répond. Et le voilà maintenant qui cherche en vain un indice, une trace permettant de voler utilement au secours de sa fiancée. Comment les misérables ont-ils pu « oser » un pareil crime ?