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— Parce que nous ne savions pas… on vit côte à côte, on se voit presque tous les jours… on se croit des amis… de bons camarades… et puis on se sépare… alors, la distance… la distance et l’absence vous apprennent que l’on s’aime…

— Oh ! je le savais avant, Marie-Thérèse…

— Oui, mais c’est moi qui vous l’ai dit la première !…

Ils se prirent les mains et restèrent ainsi quelques instants, en silence…

Soudain un gros brouhaha se fit entendre, venant de la cour, et presque aussitôt la porte s’ouvrit, poussée par un des employés qui paraissait affolé. Cependant, apercevant un étranger, il s’arrêta et ne dit mot. Marie-Thérèse lui ordonna de parler. Raymond comprenait parfaitement et même parlait l’espagnol. Il apprit le malheur qui frappait l’établissement.

— Les Indiens arrivent des îles. Il y a eu bataille entre les Indiens et les Chinois. Un coolie est tué, trois sont grièvement blessés.

Marie-Thérèse ne manifesta aucune émotion. Elle demanda sur un ton sec et dur :

— Où cela s’est-il passé ?… aux îles du nord ?

— Non, à Chincha.

— Huascar n’était donc pas avec eux ?

— Huascar y était ! Il est revenu avec eux. Il est là…

— Qu’il entre !



OÙ L’INDIEN HUASCAR
ENTRE EN SCÈNE


Le domestique sortit, fit un signe et un magnifique Indien pénétra dans le bureau. Si calme que voulût paraître Marie-Thérèse, celui-là l’était encore plus qu’elle. La jeune fille s’était assise à son pupitre. L’Indien se dirigea tranquillement vers elle en ôtant, d’un geste noble, son immense chapeau de paille. C’était un Indien de Trujillo, c’est-à-dire du pays où ils sont les plus beaux, les plus grands, les plus forts et où ils ont tous la prétention de descendre de Manco-Capac lui-même, le premier roi des Incas. Ses beaux cheveux noirs tombaient jusque sur ses épaules, encadrant un profil de médaille de cuivre rouge. Son regard, qui fixait Marie-Thérèse, avait une douceur étrange qui déplut tout de suite à Raymond. L’homme était drapé dans une sorte de manteau aux couleurs vives, appelé puncho. Il avait un couteau, dans sa gaine, à sa ceinture.

— Raconte-moi comment les choses se sont passées, fit sévèrement Marie-Thérèse, sans répondre au salut de l’Indien.

Celui-ci, malgré son sang-froid, marqua quelque émotion de cet accueil devant un étranger et commença de parler en langage quichua. Mais, tout de suite, la jeune fille le pria de s’exprimer en espagnol, lui faisant entendre, d’un ton de plus en plus sec, que, dans la bonne société, on ne parlait pas devant un tiers une langue qu’il ne comprît pas. Sous la leçon, l’autre fronça le sourcil et considéra un instant Raymond avec une hauteur méprisante.

— J’attends ! reprit Marie-Thérèse. Tes Indiens m’ont assassiné un Chinois !…

— Le fils honteux de l’Occident avait ri parce que nos Indiens avaient allumé des cohetes en l’honneur du quart de lune.

— Je ne paie pas tes Indiens pour qu’ils passent leur temps à faire partir des pétards !

— C’était la noble fête du quart de lunes.

— Oui, le quart… et la moitié, et la pleine lune, et le soleil ! et les étoiles ! jointes à toutes les fêtes catholiques ! Tes Indiens ne cessent pas de faire la fête. Paresseux et ivrognes, je ne les supportais que parce qu’ils étaient tes amis, mais, maintenant qu’ils me tuent mes plus utiles serviteurs, que veux-tu que j’en fasse ?

— Les fils honteux de l’Occident ne sont pas tes serviteurs. Ils ne t’aiment pas !…

— Ils travaillent.

— Pour rien !… Ils n’ont aucune dignité ! Ce sont des fils de chiens !…

— Ils me rendent service et je n’occupe les tiens que par pitié.

— Par pitié !…

L’Indien répéta le mot comme s’il le crachait. Son poing, soulevant le puncho, se dressa au-dessus de sa tête dans un geste de menace et de désespoir, et puis le bras retomba. Il marcha vers la porte, mais avant de l’ouvrir, il se retourna. Et, de là, il adressa à Marie-Thérèse quelques phrases rapides en indien quichua. Ce disant, ses yeux semblaient lancer des flammes. Enfin, il rejeta son puncho sur l’épaule et sortit.

La jeune fille n’avait cessé de jouer machinalement avec son crayon.

— Bon voyage ! fit-elle.

— Que vous a-t-il dit ?

— Qu’il s’en allait et que je ne le reverrais plus !

— Il a l’air terrible !

— Des airs qu’il se donne. Il m’agace. Très dévoué. Il a fait tout ce qu’il a pu, m’a-t-il dit, pour éviter le malheur de