Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/51

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— Attendons ! fit Raymond. Nous retrouverons toujours bien l’auto, mais vide sans doute, et mon idée est que Huascar est au courant de l’enlèvement de Marie-Thérèse, s’il n’en est l’auteur ! Ne le perdons pas de vue.

— Nous n’attendrons pas longtemps, dit le commissaire en dressant l’oreille au bruit qui venait du fond de la calle. Voilà les Indiens qui reviennent avec les bêtes et me voilà, moi, bien intrigué… Ah ! ça, mais ! à propos de l’Interaymi, est-ce que ?… est-ce que ?… Oh ! oh ?… silence !

Le bruit des sabots de toute une petite cavalerie retentissait maintenant sur les pavés pointus de la calle et se rapprochait rapidement. Le commissaire et Raymond durent reculer encore et se dissimuler dans une petite ruelle qui venait couper à angle droit la calle de San Lorenzo et d’où ils pouvaient voir tout ce qui se passait aux environs de la porte basse derrière laquelle était réunie la troupe de Huascar. Au bruit des montures, cette porte s’ouvrit encore et l’on aperçut tous les Indiens debout dans la salle et semblant attendre quelqu’un, car tous les visages inclinés étaient tournés vers la porte du fond.

Ce fut d’abord Huascar qui apparut, puis un Indien que Raymond reconnut immédiatement pour l’avoir entendu psalmodier la terrible aventure d’Atahualpa sur la pierre du martyre, à Cajamarca ; puis, ce fut un jeune homme vêtu, à l’européenne, d’un parfait complet veston de chez Zarate : Oviedo Huaynac Runtu lui-même. Or, événement incroyable ! tous ces gens, qui n’avaient pas bronché en face de Huascar et du prêtre de Cajamarca, mirent genoux en terre au passage de Huaynac Runtu, devant l’employé de la Banque franco-belge ! et courbèrent le front, les mains écartées en avant dans la manifestation du plus profond respect. À ce moment, toute la troupe des chevaux et des mules était arrivée à hauteur de la porte basse. Alors des serviteurs sortirent dans la calle avec des lanternes et éclairèrent la cavalcade. Le commis de la Banque franco-belge fut le premier à se mettre en selle, aidé par Huascar qui lui tenait humblement l’étrier. Puis Huascar sauta à son tour sur sa bête, puis le prêtre de Cajamarca. Ils se placèrent de chaque côté de Huaynac Runtu, un peu en arrière. C’est alors que se produisit, sur un signe de Huascar qui s’était retourné, un incident singulier qui éclaira terriblement la situation aux yeux de Natividad. En se mettant en selle, tous les Indiens de la suite retournèrent leur puncho et montrèrent, aux lueurs des lanternes et des torches, un puncho rouge.

— Les punchos rouges ! Les punchos rouges ! fit, d’une voix étouffée, Natividad en saisissant le bras de Raymond.

Il y eut une sorte de sifflement qui venait du bas de la calle et auquel répondit un autre lointain sifflement, tout là-bas, à l’extrémité du quai de la Darsena… et la troupe s’ébranla.

Raymond voulut la suivre, mais le commissaire le retint.

— Écoutez ! Écoutez ! il faut savoir de quel côté ils se dirigent !



SUR LA PISTE DES
PUNCHOS ROUGES


Et il tendit l’oreille. Quand il se releva, il était fixé…

— Ils prennent la route de Chorillos ! Ou je me trompe fort, ou je parierais bien qu’ils vont rejoindre l’auto !…

— Un cheval !… Un cheval ! gémissait Raymond… nous ne pouvons rester ici !

— Eh ! suivez-moi, nous avons mieux qu’un cheval ! Nous avons le téléphone et le chemin de fer ! fit Natividad.

Et il reprit sa litanie : les punchos rouges ! les punchos rouges !

— Mais qu’est-ce que les punchos rouges ?… Rouges ou gris, s’exclamait Raymond… ces punchos-là font partie de la bande de Huascar et l’ont aidé dans son entreprise… Voilà ce qui me paraît plus clair encore que cette nuit tropicale !

— Oui, Monsieur Ozoux, je suis de votre avis, maintenant, reprenait Natividad, essoufflé de suivre le jeune homme qui, sur son instigation, avait pris le chemin de la gare… Vous aviez raison !… Ils en sont ! Ils en sont ! Ce sont eux qui ont enlevé la señorita de la Torre !… les punchos rouges !… les prêtres du Soleil !

Raymond s’arrêta net dans sa course… Les derniers mots de Natividad lui avaient fait entrevoir avec épouvante le sort le plus horrible pour Marie-Thérèse ! Et dans son affreux désarroi ce furent les deux figures des deux vieilles, Agnès et Irène, qui lui apparurent. Elles avaient raison ! Que ne les avait-il crues au lieu de se moquer !…

— Ah ! la malheureuse ! gémit-il.

Et il se mit à courir comme un fou. En courant, il criait au commissaire :

— Mais vous allez faire arrêter tous ces