Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/7

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


chimériques sur lesquelles il continuait d’édifier une Histoire Universelle à dormir debout.

— Tout cela serait très beau, ajouta-t-elle, en fronçant les sourcils, si on ne faisait plus de bêtises ! Mais voilà que les bêtises recommencent…

— Lesquelles ?

— Les révolutions !…

Ils étaient descendus sur le quai et attendaient l’accostage du navire.

— Ah ! chez vous aussi ! fit Raymond. Nous en avons trouvé une au Vénézuela, et une autre à Guayaquil. La ville était en état de siège. Je ne sais plus quel général qui régnait là en maître depuis quarante-huit heures se disposait à marcher sur Quito où se trouvait bloqué le gouvernement légal.

— Oui, c’est comme une épidémie, continua la jeune fille, une épidémie qui court les Andes en ce moment. La Bolivie aussi l’inquiète. On a de mauvaises nouvelles du lac Titicaca.

— Eh, mais ! ça va me gêner pour mon affaire de Cuzco ! dit Raymond qui parut tout de suite s’intéresser vivement à l’événement.

— Oui, je n’ai pas voulu vous le dire… Je vous réservais ça pour demain… aujourd’hui, tout devait être à la joie… mais les environs de Cuzco sont aux mains des partisans de Garcia.

— Qui, Garcia ?

— Un ancien amoureux à moi.

— Mais tout le monde a donc été amoureux de vous, ma chère Marie-Thérèse ?…

— Ce qu’ils m’ont ennuyé… Ah ! quand je suis arrivée de Paris !… vous comprenez !… de Paris !… au premier bal de la présidence où j’ai pu me rendre après le deuil de maman… ils m’ont tous fait des déclarations… Ils sont insupportables, des enfants ! un enfant terrible, ce Garcia qui vient de soulever les Indiens autour d’Ariquipa et de Cuzco… Il veut remplacer notre président !… Mais Veintemilla ne se laissera pas faire.

— On a envoyé des troupes contre lui ?…

— Oui, les deux troupes sont là-bas… mais elles ne se battent pas, naturellement…

— Qu’est-ce qu’elles attendent ?…

— On dit : la grande fête de l’Interaymi.

— Quelle fête est-ce là ?

— La fête du Soleil, chez les Quichuas. Ces Indiens, quel poison !… Sachez que les trois quarts des troupes présidentielles et révolutionnaires sont constituées d’éléments indiens… tout simplement… alors !… amis et ennemis attendent le jour de la fête pour s’enivrer ensemble, oh ! il est à prévoir que Garcia passera finalement en Bolivie, mais en attendant, le cours du guano en aura souffert, pendant trois mois !… Et j’aurai été gênée dans mes additions !…

— Eh, bonjour, Monsieur Ozoux ! Bonne traversée ?…

Elle s’adressait à François-Gaspard qui près de « la coupée » agitait son carnet de notes à son intention comme il eût fait d’un mouchoir. Le steamer accosta, on jeta les passerelles. Ils montèrent à bord. Et Marie-Thérèse embrassa avec joie le bon vieillard qui lui avait servi si paternellement de correspondant pendant le temps de son séjour à Paris. La première chose que l’autre lui demanda fut, comme l’avait fait son neveu :

— Ça va le guano ?…



LA COQUETTERIE
DES LIMÉNÉENNES


Car, chez les Ozoux où on l’avait connue si jeune, si gaie, si insouciante, si « petite fille » on n’était pas encore « revenu » de la résolution qu’elle avait prise soudain, à la mort de la maman, de rentrer en toute hâte au Pérou pour diriger l’une des plus importantes concessions d’un engrais naturel qui tend de plus en plus à disparaître de ces îles précieuses, longtemps productrices du meilleur guano du monde.

Mais Marie-Thérèse ne pouvait oublier qu’elle avait là-bas une petite sœur et un petit frère en bas âge, Isabella et Christobal, et elle connaissait son papa qui était encore plus enfant qu’eux trois et qui ne savait que dépenser, en grand seigneur, dans ses voyages à Paris, tout l’argent que la maman avait gagné.

Celle-ci, fille d’un armateur de Bordeaux, avait épousé le séduisant marquis Christobal de la Torre, attaché à la légation du Pérou, dans le moment que ce charmant seigneur avait le plus grand besoin de redorer son blason. La « connaissance » s’était faite pendant la saison des bains de mer, à Pontaillac. L’hiver suivant, la marquise s’embarquait pour le Pérou où elle apportait, en plus de sa dot, un esprit politique, des dons de négoce, une intelligence commerciale peu ordinaires qui lui firent entreprendre, au grand désespoir de son mari, cette affaire de guano pendant que d’autres se ruinaient à chercher de