Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/74

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plaindre ! Moi je ne puis malheureusement rien pour vous ! soupira très hypocritement Garcia qui ne tenait nullement à se mêler d’une affaire pareille dans laquelle il entrevoyait des démêlés avec les quichuas, ses partisans et ses alliés.

— Excellence ! ma fille et mon petit garçon, – car le petit Christobal est également entre leurs mains – sont ici ! chez vous ! dans votre ville ! dans votre capitale ! et la maison que l’on a transformée pour eux en prison est gardée par vos soldats !

— Ça, c’est impossible, je le saurais ! et si par un mystère qui reste à éclaircir, il en était ainsi je n’ai pas besoin de vous dire que vous avez eu raison de venir me trouver, Monsieur le marquis !

— Je connais votre grande âme ! Excellence ! je savais bien que ce ne serait pas en vain que je m’adresserais à vous ! Mes enfants sont sauvés ! je ne l’oublierai de ma vie et vous pouvez compter sur moi et sur mes amis, à Lima, Excellence ! et vous savez si j’en ai des amis ! Et Monsieur aussi en a ! (Il montrait Natividad.) Toute la police de Callao est pour vous ! Elle attend impatiemment votre arrivée ! Excellence, pardonnez-moi ! Il n’y a pas un instant à perdre… Accompagnez-nous jusqu’aux portes de la ville, jusqu’au Rio Chili, et mes biens ! et ma vie sont à vous !

— Il m’est impossible de me déranger dans le moment, répliqua le dictateur avec un soupir attristé ; j’attends le consul d’Angleterre qui m’a demandé une entrevue, mais je mets à votre disposition mon ministre de la guerre qui vous accompagnera et qui vous sera tout aussi utile que moi, mon cher marquis !

Sur quoi il « siffla » son ministre de la guerre qui se leva avec assez peu d’empressement. « Va donc voir ce qui se passe du côté du Rio Chili, lui ordonna Garcia, et reviens bien vite me faire ton rapport. Entre nous, Messieurs, je crois que l’on vous a abusés, mais croyez bien que tout ce que je puis faire pour vous, dans une aussi étrange aventure, sera fait ! »

Et il ouvrit lui-même la porte pour bien leur faire entendre que l’audience était terminée.

Le marquis, à défaut de Garcia, entraîna au plus vite le ministre de la guerre, dont les énormes éperons remplissaient de leur bruit de ferrailles l’écho sonore de l’escalier d’honneur. Natividad suivait. Garcia referma la porte. « Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire-là ? se demanda-t-il tout haut, visiblement très ennuyé. Je parie qu’Oviedo Runtu est encore dans l’affaire. S’il est vrai qu’il se soit attaqué à la señorita de la Torre, ce n’est pas ce qui avancera nos affaires à Lima ! »

La porte s’ouvrit et un officier annonça le consul d’Angleterre. Celui-ci se présenta avec mille compliments à l’adresse du vainqueur. C’était un gros négociant de l’endroit qui avait fourni des vivres à l’expédition et qui avait obtenu des commandes de Garcia en lui promettant l’appui de l’Angleterre. Garcia lui vanta encore ses troupes et le consul trouva l’occasion de déclarer que des soldats ne sont rien sans un bon général. Garcia s’inclina, mais l’autre eut le tort, voulant outrer son compliment, d’ajouter : « Car entre nous, Excellence, nous les connaissons, ces troupes quichuas, elles ne valent pas grand’chose et si vous n’aviez pas été là !…

— Mes troupes ne valent pas grand’chose ! hurla Garcia. Savez-vous, Monsieur le consul, les étapes qu’elles ont fournies dans la sierra, après un combat terrible !… Y paraissait-il ce matin ?… Avez-vous vu un seul de mes soldats traîner la patte…

— Non ! mais ils dorment tous dans l’escalier ! répliqua le consul.

— Mes soldats dorment dans l’escalier !…



RENDEZ-MOI
MES ENFANTS !


Le général ouvrit la porte et courut se pencher au-dessus de l’escalier d’honneur. Là, il vit et entendit sa garde qui ronflait « comme un seul homme ». Il eut tôt fait de la réveiller d’une voix de tonnerre qui fit sortir les pauvres hussards de leurs rêves. Ils crurent leur dernier moment venu. Garcia, pâle de rage, appela l’officier et lui ordonna de réunir tous ses hommes sur le palier. La porte de la chambre était restée ouverte.

— Mes soldats ne dorment jamais ! cria Garcia au consul d’Angleterre. Regardez-moi ces hommes-là, Monsieur le consul, et dites-moi s’ils ont envie de dormir ! Un peu de gymnastique, mes garçons, hein ?… Allons, une, deux !… une, deux !… pas gymnastique ! Et sautez tous par la fenêtre !

Son bras terrible leur montrait la fenêtre de sa chambre qui était à cinq ou six mètres au-dessus du pavé pointu de la rue. Il était effrayant à voir. Les soldats n’hésitèrent pas. Ils sautèrent tous, il ne restait plus que l’officier.

— Eh bien ! commandant, il faut rejoindre vos hommes ! Et comme le com-