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ce mort présentait la perfection de la vie réelle[1]. Elle eut un gémissement d’horreur que, seul, le petit Christobal entendit, car c’était la douzième fois que les mammaconas passaient en chantant toujours plus fort et que les joueurs de quenia les accompagnaient et ils étaient arrivés tous à un diapason tel qu’on ne percevait plus, dans la Maison du Serpent, que leurs accents déchirants et barbares.

Les Indiens de l’assemblée commençaient, eux aussi, à se trémousser en hululant, de droite et de gauche, en imitant le balancement des trois gardiens du Temple. Marie-Thérèse regardait toujours le mort, non seulement parce qu’elle ne pouvait faire autrement, se trouvant en face de lui et comme hypnotisée par lui, mais encore parce qu’elle ne voulait pas regarder les punchos rouges. Elle sentait que ses yeux, s’ils ne restaient pas sur le mort, iraient fatalement à ceux-là et les trahiraient.

Marie-Thérèse était déjà comme à moitié enfouie dans l’idée de la mort ; il lui semblait que déjà la terre la possédait qui devait l’étouffer, mais que sa tête était encore libre. Et elle n’avait plus qu’une crainte particulière au milieu de la terreur sans fond dans laquelle elle descendait, c’est que sa tête se tournât malgré elle du côté de ceux qui pouvaient encore la sauver, et les désignât à ce peuple fanatique. Ainsi se forçait-elle à « l’hypnotisation », en face du mort. Et le peuple inca, voyant ce miracle s’accomplir, et qu’elle était déjà prise par le mort, rendait des actions de grâce à la divinité.

Mais Huascar leva le bras, fit un signe de deux doigts de la main droite, et il y eut le silence et une immobilité de tous instantanée et absolue. Qu’allait-il se passer ? Le crâne pain-de-sucre, le crâne petite-valise et la casquette-crâne s’approchèrent et désignèrent aux deux mammaconas qui devaient mourir la place restée libre sur le double fauteuil d’or. Celles-ci dirent aussitôt à Marie-Thérèse en indien aïmara : « Allons, Coya, viens ! sois heureuse et douce, le Roi t’appelle. » Et elles la soulevèrent et la portèrent dans cette place restée libre sur le double fauteuil d’or, à côté du roi défunt Huayna Capac, fils du grand Tupac Inca Yupanqui. Et ceci fait, le fauteuil se trouva face à l’assemblée et face aux punchos rouges.



SA CROUPE SE RECOURBE
EN REPLIS TORTUEUX


Marie-Thérèse ferma les yeux pour échapper à l’horreur de se voir côte à côte, sur le même fauteuil, avec le mort qui devait l’emporter dans la terre et aussi pour ne pas les voir, eux, les punchos rouges… pour ne pas les voir… pour ne pas les voir ; car elle se rendait de plus en plus compte que si son regard se croisait avec celui de Raymond, ou avec celui de son père, elle éclaterait en sanglots ou se lèverait comme une femme ivre pour courir à eux, ou leur crierait quelque chose qui les perdrait tous. Cependant, malgré ses paupières closes et malgré qu’elle parût déjà aussi momifiée que son compagnon le Roi, elle était renseignée. Le petit Christobal, par-dessus les bras recourbés de sa sœur, regardait tout ce qui se passait ; et il lui disait tout bas, si bas que Marie-Thérèse sentait à peine son souffle monter le long de sa gorge nue : « Raymond a levé la tête… et puis papa… papa a fait un signe… mais il ne faut pas le dire… » Marie-Thérèse mit sur le souffle de l’enfant sa main qui tremblait et il comprit qu’il devait se taire. « Ainsi, ils étaient là, pensait-elle. Qu’allaient-ils tenter ? qu’allaient-ils pouvoir faire ? » C’était horrible de les savoir là, cachés et impuissants… car s’ils n’avaient pas été impuissants, ils ne se cacheraient pas !… Ils seraient venus avec la police… avec des soldats !… C’était cela qu’elle ne

  1. Ondegardo, Rel. Prim. Ms ; Garcilasso, Com. Real, parte I, lib. V, cap. XXIX. Les Péruviens cachèrent les momies de leurs souverains après la conquête, afin qu’elles ne fussent pas profanées par les insultes des Espagnols. Ondegardo, étant corrégidor de Cuzco, en découvrit cinq, trois d’hommes et deux de femmes. Les premières étaient les corps de Viracocha, du grand Tapac Inca Yupanqui et de son fils Huayna Capac. Garcilasso les vit en 1560. Ils étaient revêtus de leurs robes royales, sans autres insignes que le llantu sur leurs têtes. Ils avaient l’attitude de personnes assises, et, pour employer son expression, ils offraient la perfection de la vie réelle, sans qu’il manquât un poil de leurs sourcils. Quand on les transporta par les rues, décemment enveloppés d’un manteau, les Indiens se jetèrent à genoux, en signe de respect, avec des pleurs et des gémissements et furent encore plus touchés quand ils virent quelques Espagnols se découvrir pour rendre hommage à cette royauté évanouie. Les corps furent ensuite portés à Lima d’où ils disparurent plus tard, mystérieusement. Le P. Acosta, qui a pu les voir, atteste leur parfait état de conservation. « On eût dit une assemblée religieuse solennellement recueillie dans sa dévotion, tant les formes et les traits conservaient fidèlement l’expression de la vie. » Les Incas ne réussissaient pas moins bien que les Égyptiens dans l’effort orgueilleux de perpétuer l’existence du corps au-delà des limites que leur assigne la nature. Ils étaient aidés, du reste, par un sel qui, encore maintenant, produit de funèbres merveilles. Riche en salpêtre, le sable de la Costa a la propriété de conserver les corps comme s’ils avaient été précieusement embaumés.