Page:Lesage - Histoire de Gil Blas de Santillane, 1920, tome 2.djvu/81

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

excellent maître de langue. Mais à Madrid nous avons un bon et un mauvais usage, et nos courtisans s’expriment autrement que nos bourgeois. Tu peux m’en croire ; enfin, notre style nouveau l’emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait te faire sentir la différence qu’il y a de la gentillesse de notre diction à la platitude de la leur. Ils diraient, par exemple, tout uniment : Les intermèdes embellissent une comédie, et nous, nous disons plus joliment : Les intermèdes font beauté dans une comédie. Remarque bien ce font beauté. En sens-tu tout le brillant, toute la délicatesse, tout le mignon ?

J’interrompis mon novateur par un éclat de rire. Va, Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec ton langage précieux. Et toi, me répondit-il, tu n’es qu’une bête avec ton style naturel. Allez, poursuivit-il en m’appliquant ces paroles de l’archevêque de Grenade, allez trouver mon trésorier ; qu’il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Blas ; je vous souhaite un peu plus de goût. Je renouvelai mes ris à cette saillie ; et Fabrice, me pardonnant d’avoir parlé avec irrévérence de ses écrits, ne perdit rien de sa belle humeur. Nous achevâmes de boire notre seconde bouteille ; après quoi nous nous levâmes de table tous deux assez bien conditionnés. Nous sortîmes dans le dessein d’aller nous promener au Prado ; mais, en passant devant la porte d’un marchand de liqueurs, il nous prit fantaisie d’entrer chez lui.

Il y avait ordinairement bonne compagnie dans cet endroit-là. Je vis dans deux salles séparées des cavaliers qui s’amusaient différemment. Dans l’une, on jouait à la prime et aux échecs, et dans l’autre, dix à douze personnes étaient fort attentives à écouter deux beaux esprits de profession qui disputaient. Nous n’eûmes pas besoin de nous approcher d’eux pour entendre qu’une proposition de métaphysique faisait