Page:Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Nisard.djvu/33

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ni que le partage des corps ait des bornes : il me paraît donc se tromper également en ces deux points, et il se trompe comme ceux que nous avons cités plus haut.

Ajoutons que les éléments sont trop faibles, si on peut appeler éléments des choses qui sont de même nature que les corps, qui endurent tout ce que les corps souffrent, (1, 850) et qui périssent aussi, sans que rien les arrête sur le penchant de leur ruine. Car en est-il une qui tiendra contre une attaque violente, et qui échappera à sa perte sous les dents de la mort ? sera-ce le feu ? l’eau ? l’air ? le sang ? les os ? laquelle enfin ? Aucune, je pense, puisque toutes sont périssables comme les êtres, qui, vaincus par une force quelconque, meurent, et se dérobent à nos yeux. Mais je te rappelle que rien, ne retombe dans le néant, et que rien ne peut en naître ; ce que nous avons déjà prouvé.

D’ailleurs, puisque les éléments accroissent et nourrissent les corps, (1, 860) il est évident que les veines, le sang, les os et les nerfs sont formés de parties hétérogènes ; ou si on prétend que les aliments eux-mêmes sont des substances qui contiennent des parcelles de nerfs, des os, des veines et des gouttes de sang, on admet alors que toute nourriture, tant sèche que liquide, se compose de parties hétérogènes, puisque des os, des veines, du sang et des nerfs y sont mêlés.

En outre, si toutes les productions de la terre sont enfermées dans le sol, il faut que la terre soit composée (1, 870) de parties différentes, qui sortent tour à tour du sol. Tu peux appliquer à tout le même raisonnement et les mêmes mots : si la flamme, la fumée et la cendre sont cachées dans le bois, il faut que le bois soit composé de parties différentes, et que ces parties différentes sortent tour à tour du bois.

Il reste ici à Anaxagore un faible refuge : il s’y jette, et prétend que tous les corps renferment tous les autres, mais que les yeux ne saisissent que celui dont les éléments y dominent et sont placés à la surface, plus à portée des sens. (1, 880) Mais la saine raison repousse cette défaite car il faudrait alors que les grains, écrasés sous le choc terrible de la meule laissassent échapper des traces de sang ou de quelques autres corps qui font partie de notre substance, et que la pierre broyée sur la pierre fût aussi ensanglantée ; il faudrait, pour la même raison, que des gouttes de lait aussi pures et aussi savoureuses que le lait des brebis jaillissent des herbes ; il faudrait, quand on brise les mottes de terre, voir des herbes, des plantes, des feuilles, dispersées, enfouies toutes petites dans le sol ; (1, 890) il faudrait enfin, quand on coupe le bois, y trouver des atomes de fumée, de feu et de cendre. Mais comme les sens attestent que rien de tout cela ne se fait, on en peut conclure que les corps ne sont point ainsi mêlés aux corps, mais que tous renferment