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DE LA NATURE DES CHOSES

Supprimes-tu le vide ? Alors le monde est plein.
Supprimes-tu les corps dont le contour certain
Détermine et remplit l’espace qu’il habite ?
L’univers se résout en vide sans limite.
Ce dilemme te place entre deux absolus ;
Rien n’est plein tout à fait, rien n’est vide non plus ;
C’est donc qu’il est des corps fixes, dont l’existence
Nous fait du vide au plein mesurer la distance.

Nul choc intérieur, nul assaut du dehors,
Rien, ne peut ébranler l’unité de ces corps.
Sans vide, tu le sais, il n’est dans la nature
Ni rencontre, ni choc, ni chute, ni rupture ;
Sans vide, l’eau, le feu, le froid, agents mortels,
N’entreraient point au cœur des êtres corporels ;
Et plus de vide en elle enferme chaque chose,
Plus vite et plus à fond elle se décompose :
Or si l’atome est plein, inaltérable, il faut
Que l’éternité siège en ce corps sans défaut.

Si la matière enfin n’était pas éternelle,
540Le néant l’eût reprise et, seul, eût dû sans elle
Remplir d’un monde neuf la place de l’ancien !
Mais il est établi que rien ne vient de rien,
Et que rien ne retourne où rien n’a pris naissance.
Il est donc un principe, une immortelle essence,
Où la mort fait rentrer les êtres, et d’où sort
Ce qui doit remplacer ce qu’a ravi la mort.
Et pour braver le poids des siècles, pour suffire
À ce travail sans fin qui produit pour détruire,