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DE LA NATURE DES CHOSES

Ô contradiction ! Eussent-ils résisté ?
Condamnés sans retour à la fragilité,
Auraient-ils pu survivre aux assauts innombrables,
Au long acharnement des ans irréparables ?

Ils sont donc loin du vrai, ceux qui, peu conséquents,
Veulent que le feu seul échappe aux coups du temps
Et que toute matière au seul feu soit réduite.
640Ils marchent au combat sous leur maître Héraclite,
Esprit qui doit son lustre à son obscurité,
Et moins cher aux penseurs épris de vérité
Qu’à ces cerveaux légers, niaisement avides
De secrets entrevus sous des emphases vides,
Dont l’oreille flattée enivre la raison
Et qui tiennent pour vrai ce que pare un beau son !

Est-il, je le demande, à croire que la flamme
De tant de corps divers seule ait fourni la trame ?
Si tous ses éléments sont de même valeur,
Que produira le feu ? plus ou moins de chaleur,
Selon qu’il se condense ou qu’il se raréfie.
On n’en obtiendra rien de plus ; et je défie
Que, d’un principe unique épars ou contracté,
L’on dérive jamais cette diversité
Qui paraît dans la forme et le tissu des choses.
Si même, aidant le feu dans ses métamorphoses,
Quelques-uns l’ont admis, le vide s’y mêlait,
Dense ou rare, le feu resterait ce qu’il est.
Bannissent-ils le vide, à leur cause inutile ?
660Ils ressemblent à ceux dont l’adresse stérile