Page:Mémoires Saint-Simon tome1.djvu/322

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


276 FROIDEUR DU PRINCE DE CONTI POUR LA POLOGNE. [1697]

élection demeureroit nulle. Un particulier , quelque grand et riche et appuyé qu'il fût. ne pouvoit pas se flatter de suffire à cette dépense, et de faire dépendre la validité de l'élection du succès de cette entreprise : c'étoit exposer la fortune d'un prince du sang, non-seulement à l'incer- titude des hasards d'un grand siège , mais à toutes les trahisons de ceux qui se trouveroient intéressés à le faire échouer par leur engagement contre l'élection de ce prince. On en fut si choqué à la cour, qu'on en- voya Ferval en Pologne pour voir plus clair à ces avances de l'abbé de Polignac, essayer de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et donner des nouvelles plus nettes et plus désintéressées de toute cette négociation. Peu après arriva un gentilhomme de la part du cardinal Radziewski , archevêque de Gnesne, qui étoit à la tête du parti du prince de Conti, et qui, comme primat de Pologne, étoit à la tète de la république pen- dant l'interrègne. Le compte qu'il rendit, et la commission dont il étoit chargé pour le roi et pour ce prince, donnèrent beaucoup d'espérances, mais peu d'opinion de la conduite de l'abbé de Polignac qui, parfaite- ment bien avec la reine de Pologne, s'étoit brouillé avec elle jusqu'aux éclats et à l'indécence, tellement qu'il fut jugé à propos d'envoyer l'abbé de Châteauneuf lui servir d'évangéliste , et qui porta à l'abbé de Polignac des ordres très-précis de ne rien faire que de concert avec lui. Il étoit frère de notre ambassadeur à Constantinople. C'étoient deux Savoyards, tous deux gens de beaucoup d'esprit et de belles-lettres, et tous deux fort capables d'affaires, l'aîné avec plus de manège, l'autre avec encore plus de fond et de sens; et on prit le parti d'attendre qu'il se fût bien mis au fait de tout en Pologne , et d'en être informé par lui avant que de s'embarquer plus avant.

M. le prince de Conti étoit fort éloigné de désirer le succès d'une élé- vation à laquelle il n'avoit jamais pensé. Il alloit jusqu'à le craindre. Il étoit prince du sang, et quoique malvoulu du roi, iljouissoit de l'estime et de l'affection publique; il profitoit encore de la compassion de sa situation délaissée et de son espèce de disgrâce, du parallèle qu'on faisoit entre lui si nu, et M. du Maine si comblé, de la préférence sur lui de M. de Vendôme pour le commandement de l'armée et de l'indi- gnation qui en naissoit. Élevé avec Monseigneur , extrêmement bien avec lui et dans toute sa privance , il comptoit sur le dédommagement le plus flatteur et le plus durable sous son règne ; enfin il étoit passionnément amoureux de Mme la Duchesse; elle étoit charmante, et son esprit au- tant que sa figure. Quoique M. le Duc fût fort étrange . et étrangement jaloux, M. le prince de Conti ne laissoit pas d'être parfaitement heureux. Par ce recoin secret, il tenoit de plus en plus à Monseigneur, qui com- mençoit fort à s'amuser de Mme la Duchesse , laquelle avoit su lier sour- dement avec Mlle Choin. C'en étoit trop pour que le brillant d'une cou- ronne pût prévaloir sur les horreurs de s'expatrier pour jamais ; aussi parut-il extrêmement froid dans toute cette affaire , très-attentif à en faire peser toutes les difficultés , et si lent à la suivre , qu'on s'aperçut aisément de toute sa répugnance.

Après quelques difficultés et quelques délais sur les passe-ports des plénipotentiaires du roi pour la paix , ils arrivèrent , et incontinent après

�� �