Page:Mémoires Saint-Simon tome1.djvu/38

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^^VI" INTRODUCTION.

prit, sur lesquelles l'inspection des yeux et des sens n'ont aucune prise.

Si ces leçons d'autrui sont nécessaires à l'esprit pour lui apprendre ce qui est de son ressort , il n'y a point de science ou il s'en puisse moins passer que pour l'histoire. Encore que pour les autres disciplines il soit indispensable d'y avoir au moins quelque introducteur , il est pourtant arrive à des esprits d'une ouverture extraordinaire d'atteindre d'eux- mêmes , sans autre secours que celui de ce commencement , à divers degrés , même quelques-uns aux plus relevés , des disciplines où ils n'a- Toient reçu qu'une assez légère introduction ; parce que , avec l'applica- tion et la lumière de leur esprit, ils s'étoient guidés de degré en degré, pour atteindre plus haut et par de premières découvertes se frayer la route à de nouvelles , à les constater , à les rectifier , et à parvenir ainsi au sommet de la science par eux cultivée , après en avoir appris d'autrui les premières règles et les premières notions. C'est que les arts et les sciences ont un enchaînement de règles , des proportions , des gradations qui se suivent nécessairement, et qui ne sont, par conséquent, pas impossibles à trouver successivement par un esprit lumineux , solide et appliqué , qui en a reçu d'autrui les premiers cléments et comme la clef, quoique ce soit une chose extrêmement rare, et que pour presque la totalité il faille être conduit d'échelon en échelon par les diverses con- noissances et les divers progrès de la main d'un haoile maître, qui sait proportionner ses leçons à l'avancement qu'il remarque dans ceux qu'il instruit.

Mais l'histoire est d'un genre entièrement différent de toutes les autres connoissances. Bien que tous les événements généraux et parti- culiers qui la composent soient cause l'un de l'autre , et que tout y soit lié ensemble par un enchaînement si singulier que la rupture d'un chaînon feroit manquer, ou pour le moins changer, l'événement qui le suit; il est pourtant vrai qu'à la différence des arts, surtout des sciences où un degré , une découverte , conduit à un autre certain , à l'exclusion de tout autre j nul événement général ou particulier histo- rique n'annonce nécessairement ce qu'il causera , et fort souvent fera très-raisonnablement présumer au contraire. Par conséquent point de principes ni de clef, point d'éléments, de règle ni d'introduction qui, une fois bien compris par un esprit, pour lumineux, solide et appliqué Qu'il soit, puisse le conduire de soi-même aux événements divers de l'histoire ; d'où résulte la nécessité d'un maître continuellement à son côté , qui conduise de fait en fait par un récit lié dont la lecture apprenne ce qui sans elle seroit toujours nécessairement et absolument ignoré.

C'est ce récit qui s'appelle l'histoire , et l'histoire comprend tous les événements qui se sont passés dans tous les siècles et dans tous les lieux. Mais si elle s'en tenoit à l'exposition nue et sèche de ces événe- ments , elle deviendroit un faix inutile et accablant : inutile , parce que peu importeroit à l'instruction d'avoir la mémoire chargée de faits inanimes , et qui n'apprennent que des faits secs et pesants à l'esprit , à qui nul enchaînement ne les range et ne les rappelle ; accablant , par un fatras sans ordre et sans lumière qui puisse conduire à plus qu'à plier sous la pesanteur d'un amas de faits ûétachés et sans liaison l'un a l'autre dont on ne peut faire aucun usage utile ni raisonnable.

Ainsi pour être utile , il faut que le récit des faits découvre leurs origines, leurs causes, leurs suites et leurs liaisons des uns aux autres, ce qui ne se peut faire que par l'exposition des actions des personnages qui ont eu part à ces choses ; et comme sans cela les faits demeure-

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