Page:Maurice Joly - Son passe, son programme par lui meme - 1870.djvu/23

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Je regrette de ne pouvoir narrer en détail cet entretien. De la part de Grévy le résumé fut qu’il n’y avait rien à faire dans le Jura non plus que partout ailleurs ; que la province ne bougerait pas ; que Paris ne se défendrait que pour l’honneur du drapeau. Qu’on ferait tuer quelques milliers d’hommes par attitude et que tout serait dit.

— Bon, lui dis-je, c’est parfait, cela rentre dans votre politique.

— Quant à moi, ajouta t-il, je suis citoyen de Paris et garde national, j’irai sur les remparts et je m’y ferai tuer s’il le faut, mais sans enthousiasme.

— Je le vois bien répondis-je.

— Quant à vous, reprit-il, je ne m’oppose à rien ; je ne suis rien dans le gouvernement. Je n’ai voulu rien être, parce qu’à mes yeux ces messieurs perdent la république en la proclamant dans des conditions pareilles. Allez là-bas, faites ce que vous voudrez, je ne m’y oppose pas, voilà tout.

Nous nous serrons la main froidement. Je vais rendre réponse à Laurier, qui me dit : Eh bien! c’est tout ce qu’il faut. Tu pourras partir après-demain,

Mais qu’arrivait-il, dès le soir même ? M. Grévy faisait savoir à Laurier qu’il s’opposait formellement à ma nomination ; qu’il en faisait une question de cabinet ; et, dès le surlendemain, l’intrépide garde national parisien, prêt à se faire tuer sans enthousiasme sur les remparts, décampait dans le Jura, emmenant avec lui un préfet, mon ami Trouillebert, dont la nomination avait été arrangée avec Laurier et Gambetta.




Je ne fus pas surpris, je connaissais le tortueux auteur de l’amendement Leblond. Mais qu’ont dû penser mes compatriotes en voyant arriver dans leur département un préfet qui n’était pas Grévy et qui n’était pas moi. Il est vrai que si Dieu fit la femme d’une des côtes d’Adam ; Grévy fit un préfet du Jura d’une de ses propres côtes. Mais j’en ai assez, je n’en parle plus.

Je vais alors chez Gambetta pour lui reprocher cette jonglerie ou plutôt cet affront qui partait de sa main. Je trouve dans son antichambre un M. Spuller, quelque peu lancé, qui me demande ce qu’il y a pour mon service.

— Vous ne le saurez pas ; mais votre service, à vous, est d’aller dire à M. Gambetta que je désire lui parler.

On parlemente ; enfin, je suis reçu de ce gros homme qui n’a que les apparences de la force, et qui, produit des réclames combinées du Gau-