Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/5

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lui frayer la route vers Salonique et organiser sa pénétration dans les Balkans. Ce n’est pas le 5 octobre que sa politique orientale a changé ou s’est accentuée. C’est bien auparavant, et force nous est donc de rechercher les raisons réelles de ce changement. Il n’était pas question de révolution ottomane lorsque M. d’Æhrenthal réclamait brusquement de la Porte, il y a bon nombre de mois déjà, la construction de la ligne Uvac Mitrovitza.

La politique extérieure de l’Autriche-Hongrie, comme celle de tous les grands États d’Europe et d’ailleurs, est étroite­ ment asservie à son développement économique. On ne s’expliquerait point l’antagonisme anglo-allemand, si l’on méconnaissait l’importance de l’expansion industrielle et commerciale des deux pays, — ni l’impérialisme américain, si l’on n’avait point sous les yeux l’essor métallurgique de la République du Nouveau-Monde, — ni l’appétit conquérant du Japon, si l’on ignorait la puissance de fabrication de ses lissages et de ses filatures...

L’Allemagne actuelle, à l’encontre de celle de Bismarck, a voulu exercer une action mondiale : c’est que la production usinière, qui s’est acclimatée chez elle, a exigé des débouchés illimités. La Russie a voulu, au mépris des intérêts du Nippon, s’arroger une souveraineté effective sur la Chine : c’est que ses fabricants requéraient des marchés ; et de même l’Autriche-Hongrie, en peu d’années, a évolué vers une politique mili­tante et annexionniste parce que sa transformation économi­que s’était très fortement accentuée.

L’Autriche-Hongrie d’autrefois était,dans son ensemble, une succession de provinces, où l’agriculture et l’élevage étaient surtout en honneur, et où l’industrie restait rudimentaire ou localisée dans quelques districts. Les grandes villes y étaient peu nombreuses : Vienne, Pesth, Prague, Trieste, Gratz, — les agglomérations rurales importantes y comptant, par contre, pour une forte proportion... Il semblait, même au lendemain du traité de Berlin, qui inaugura, pour elle, une carrière toute neuve, qu’elle en fût restée à la période précapilaliste. L’arti­sanat n’avait pas encore cédé la place à la grande usine : la concentration des capitaux et des hommes ne s’opéra que tard ; et l’Allemagne avait déjà à peu près consommé sa révolution,