Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/71

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
263
ECCE HOMO

temps, la non-valeur de toutes les valeurs auxquelles on croit et auxquelles on croyait.il ne voit plus rien de vénérable dans les types les pins vénérés de l’humanité, dans ceux mêmes qui ont été canonisés, il y voit la forme la plus fatale des êtres mal venus, fatale, parce qu’elle fascine... La notion de « Dieu » a été inventée comme antinomie de la vie, — en elle se résume, en une unité épouvantable, tout ce qui est nuisible, vénéneux, calomniateur, toute l’inimitié contre la vie. La notion de l’« au-delà « du « monde-vérité » n’a été inventée que pour déprécier le seul monde qu’il y ait, — pour ne plus conserver à notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche ! La notion de l’« âme », l’« esprit » et enfin de compte même de l’« âme immortelle », a été inventée pour mépriser le corps, pour le rendre malade — « sacré » — pour apporter à toutes les choses qui méritent du sérieux dans la vie — les questions de nourriture, de logement, de régime intellectuel, les soins à donner aux malades, la propreté, la température — la plus épouvantable insouciance ! Au lieu de la santé, le « salut de l’âme » — je veux dire une folie circulaire qui va des convulsions de la pénitence à l’hystérie de la rédemption ! La notion du « péché » a été inventée en même temps que l’instrument de torture qui la complète, le « libre-arbitre » pour brouiller les instincts, pour faire de la méfiance à l’égard des instincts une seconde nature ! Dans la notion du « désintéressement », du « renoncement à soi » se trouve le véritable emblème de la décadence. L’attrait qu’exerce tout ce qui est nuisible, l’incapacité de discerner son propre intérêt, la destruction de soi sont devenus des qualités, c’est le « devoir », la « sainteté », la « divinité » dans l’homme ! Enfin — et c’est ce qu’il y a de plus terrible — dans la notion de l’homme bon, on prend parti pour tout ce qui est faible, malade, mal venu, pour tout ce qui souffre de soi-même, pour tout ce qui doit disparaître. La loi de la sélection est contrecarrée. De l’opposition à l’homme fier et d’une bonne venue, à l’homme affirmatif qui garantit l’ave­nir, on fait un idéal. Cet homme devient l’homme méchant... Et l’on a ajouté foi à tout cela, sous le nom de morale ! — Écrasez l’infâme ! ——

9.

M’a-t-on compris ? — Dionysos en face du crucifié...

FRÉDÉRIC NIETZSCHE.
Traduit par henri albert.