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DE MONTAIGNE A VAUVENARGUES


II

Ce que pense M*"^ de La Fayette, c’est qu’une âme touchée par la passion ne peut en être guérie qu’après en avoir éprouvé toute la violence ; la destinée de Mme de Clèves, c’est d’aimer M. de Nemours ; elle pourra s’en distraire, se faire illusion, croire qu’elle a brisé l’espèce d’enchantement qui tient sa liberté captive ; elle se trompe. Elle ne cessera de l’aimer que le jour où la passion aura épuisé sa force. — Mais M""* de La Fayette croit aussi que, au-dessus de cette partie involontaire de nous-mêmes, vouée au désordre et à la douleur, il en est une, la raison, qui peut régir, non pas nos sentiments, mais notre conduite, et organiser notre personnalité, celle que nous reconnaissons pour nôtre, — et qui peut finir par exercer sur tout notre être un empire absolu. Enfin elle croit que, dans la possession de celte personnalité raisonnable, ou plutôt d’abord dans sa lente et douloureuse élaboration, nous sommes constamment troublés par le tumulte des passions, qui ne meurent qu’après s’être épuisées à nous faire souffrir.

Mme de Clèves, toute à son chagrin de fille, croit que son amour est effacé. Mais la dauphine lui dit un jour que M. de Nemours est très changé ; qu’il néglige toutes les vues de fortune, que ce grand seigneur si brillant, si dégagé à qui nul cœur ne résistait, laisse voir dans sa tristesse qu’il a enfin rencontré une insensible. Aussitôt la pitié ranime en Mme de Clèves l’amour qu’elle croyait mort. Elle s’é-