Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/201

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Alceste
Soyez content. Morbleu ! faut-il que je vous aime !

515Ah ! que si de vos mains je rattrape mon cœur,
Je bénirai le ciel de ce rare bonheur !
Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible
À rompre de ce cœur l’attachement terrible ;
Mais mes plus grands efforts n’ont rien fait jusqu’ici,
520Et c’est pour mes péchés que je vous aime ainsi[1].


Célimène
Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.



Alceste
Oui, je puis là-dessus défier tout le monde.

Mon amour ne se peut concevoir ; et jamais
Personne n’a, madame, aimé comme je fais.


Célimène
525En effet, la méthode en est toute nouvelle,

Car vous aimez les gens pour leur faire querelle ;
Ce n’est qu’en mots fâcheux qu’éclate votre ardeur ;
Et l’on n’a vu jamais un amant si grondeur[2]

  1. M. Aimé Martin a remarqué, à propos de ce passage, que Molière ne fait que traduire en vers cette confidence qu’il adressait à Chapelle, en parlant de sa femme : « Si vous saviez ce qu’elle me fait souffrir, vous auriez pitié de moi. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur. Mon idée en est si fort occupée, que je ne sais rien en son absence qui m’en puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu’on ne saurait dire m’ôtent l’usage de la réflexion. Je n’ai plus d’yeux pour ses défauts, il m’en reste seulement pour tout ce qu’elle a d’aimable. N’est-ce pas là le dernier point de la folie ? et n’admirez-vous pas que tout ce que j’ai de raison ne serve qu’à me faire connaître ma faiblesse sans pouvoir en triompher, etc. » (La Fameuse Comédienne, ou Intrigues de Molière et de sa femme, p. 39 ; Mémoires de Grimarest, p. 31 et 54.)
  2. Avant Molière, on n’avait présenté l’amour sur la scène qu’à l’espagnole, c’est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les personnages. C’est ainsi que Corneille l’a employé dans le Cid, dans Cinna, partout. Molière le premier, d’après sa triste expérience, a peint l’amour comme une faiblesse d’un grand cœur. De là des luttes qui peuvent s’élever jusqu’au tragique ; et Molière y touche dans la scène du billet : Ah ! ne plaisantes pas ; il n’est pas temps de rire, etc.
    Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n’avait encore donné que la Thébaïde et Alexandre, et, dans ces deux pièces, il avait traité l’amour suivant le procédé de Corneille ; mais, après avoir vu le Misanthrope, il rompis sans retour avec l’amour romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière lui avait fait sentir. Un an juste après le Misanthrope parut Andromaque, qui commence l’êre véritable du génie de Racine. Il y a plus : la position de Pyrrhus et d’Hermione n’est pas sans analogie avec celle d’Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit : « C’est peut-être à Molière