Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/214

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Je suis assez adroit ; j’ai bon air, bonne mine,
Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
800Qu’on serait mal venu de me le disputer.
Je me vois dans l’estime autant qu’on y puisse être,
Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître.
Je crois qu’avec cela, mon cher marquis, je croi
Qu’on peut, par tout pays, être content de soi[1].


Clitandre
805Oui. Mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles,

Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ?


Acaste
Moi ? Parbleu ! je ne suis de taille, ni d’humeur

À pouvoir d’une belle essuyer la froideur.
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
810À brûler constamment pour des beautés sévères,
À languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs,
À chercher le secours des soupirs et des pleurs,
Et tâcher, par des soins d’une très longue suite,
D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
815Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits
Pour aimer à crédit et faire tous les frais.
Quelque rare que soit le mérite des belles,
Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix comme elles ;
Que pour se faire honneur d’un cœur comme le mien,
820Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien ;
Et qu’au moins, à tout mettre en de justes balances,
Il faut qu’à frais communs se fassent les avances.


Clitandre
Tu penses donc, marquis, être fort bien ici ?



Acaste
J’ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.



Clitandre
825Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême :

Tu te flattes, mon cher, et t’aveugles toi-même.


Acaste
Il est vrai, je me flatte et m’aveugle en effet.



Clitandre
Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait ?
  1. Suivant M. Aimé Martin, ce portrait d’Acaste, tracé par lui-même, n’est autre que le portrait du duc de Lauzun.