Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 2.djvu/179

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ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne : et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celui qui le souffre. La vengeance Divine presuppose nostre dissentiment entier, pour sa justice, et pour nostre peine.

Et fut ridicule l'humeur de Polycrates tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son continuel bon heur, et le compenser, alla jetter en mer le plus cher et precieux joyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la revolution et vicissitude de la fortune. Et elle pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme joyau revinst encore en ses mains, trouvé au ventre d'un poisson. Et puis à quel usage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete : veu que l'offense consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier ? Tantus est perturbatæ mentis Et sedibus suis pulsæ furor, ut sic dii placentur, quemadmodum ne homines quidem sæviunt.

Ceste contexture naturelle regarde par son usage, non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des autres hommes : c'est injustice de l'affoler à nostre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serves, pour espargner à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison.

Ubi iratos Deos timent, qui sic propitios habere merentur. In regiæ libidinis voluptatem castrati sunt quidam ; sed nemo sibi, ne vir esset, jubente Domino, manus intulit.

Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs mauvais effects.

sæpius olim
Religio peperit scelerosa atque impia facta.

Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection. Ceste infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extreme interest et dechet de sa divine grandeur ?

Infirmum Dei fortius est hominibus : et stultum Dei sapientius est hominibus.

Stilpon le philosophe interrogé si les Dieux s'esjouïssent de nos honneurs et sacrifices : Vous estes indiscret, respondit il : retirons nous à part, si vous voulez parler de cela.

Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (j'appelle raison nos resveries et nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison : mais que c'est une raison de particuliere forme) nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance ? S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science ? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects : penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouvrage ? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caveau ou tu és logé, au moins si tu la vois : sa divinité a une jurisdiction infinie au delà : cette piece n'est rien au prix du tout :

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