Page:NRF 19.djvu/55
LA CONFESSION DE STAVRCGUINE 53
avec terreur, on le déteste et on s'en venge ; le monde aime sa boue et ne veut pas qu'on l'agite. C'est pourquoi il tournera au plus vite l'affaire en plaisanterie ; car c'est avec des plaisanteries que ces gens-là viennent le plus facilement à bout de ces choses.
— Parlez plus nettement. Dites tout, le pressait Sta-
��vroguine.
��— Au début, certainement, ils exprimeront leur horreur, mais elle sera plutôt feinte que sincère et n'aura pour but que de satifaire les convenances. Je ne parle pas des âmes pures : celles-là seront horrifiées, mais elles s'ac- cuseront et se tairont et ne se feront donc pas remarquer. Les autres, les gens du monde, ne craignent que ce qui menace directement leurs intérêts. Le premier étonne- ment, la première terreur conventionnelle passés, ceux-là justement riront. Votre folie leur paraîtra très curieuse ; car ils vous considéreront comme un peu fou, tout en vous accordant suffisamment de responsabilité pour pouvoir rire de vous. Supporterez-vous cela ? Votre cœur ne s'imprégnera-t-il pas d'une haine telle qu'elle vous détruira ? Voilà ce que je crains.
— Eh bien... et vous... et vous-même... je m'étonne que vous ayez une si mauvaise opinion des hommes ; avec quel dégoût vous les jugez ! répliqua Stavroguine quelque peu agacé.
— Croyez-vous ! s'exclama Tikhon, en parlant ainsi des hommes, je les jugeais surtout d'après moi-même.
— Y aurait-il donc en votre âme quelque chose qui se délecterait de ma souffrance.
— Qui sait ? peut-être bien. Eh ! oui, il se peut fort.
— Assez ! Dites-moi donc en quoi mon attitude vous paraît ridicule dans ce récit. Je le sais moi-même, mais je veux que vous me l'indiquiez du doigt. Dites-le-moi cyni- quement, avec toute la sincérité dont vous êtes capable. Je vous le répète une fois de plus : vous êtes un grand ori- ginal.
�� �