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LA MÈRE 653

lui mettre une robe longue et la mener au théâtre, à Singapore, comme les autres jeunes filles ! Elle jasait ainsi, d'une chose, d'une autre. Sans cesser de causer, Van Leer observait ses sottes petites mains, la seule partie d'elle-même qui ne fût pas de race. Puis il suivit les lignes de ce jeune corps luxuriant dont il savait que, pour le moment, une flamme activait le flux caché du sang. Puis, de nouveau, son attention se porta sur ce balance- ment involontaire de la jambe qui trahissait l'inquiétude des nerfs. Hochant la tête, il finit par s'enfoncer dans une méditation étonnée sur la toute-puissance de la nature, sur son terrible manque de but et, cependant, il n'entre- tenait que machinalement son bavardage avec Sussie.

La mère, s'étant arrêtée à quelques pas d'eux, les regardait. Une main contre la joue, dont les doigts s'en- fonçaient dans la chevelure blanche, et le coude serré contre son coeur, elle les considérait tous deux avec une aflfliction profonde. Une vague lui monta à la gorge ; elle avala, ne pouvant pleurer. Ses yeux liserés de sang n'avaient point de larmes. Elle reprit sa marche, puis elle se mit à parler, faiblement, lamentablement, plaintive- ment, comme le vent qui passe. Sa voix était mécon- naissable... Van Leer leva précipitamment les yeux et voulut quitter sa chaise, mais il demeura assis, attentif. Mrs. Almeida s'approchait d'eux, tournait autour d'eux en balançant la tête, douloureusement :

— Quand l'homme gris sera venu prendre Sussie, je n'aurai plus d'enfants ; il les aura tous emportés, car elle est la dernière et il ne m'en reste plus...

Van Leer regarda Sussie : il vit qu'elle suivait sa mère avec une commisération d'enfant, mais que ses sourcils se

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