Page:Nerval - Aurélia, Lachenal & Ritter, 1985.djvu/154

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Sixième lettre

Je ne puis me remettre encore de l’étrange soirée que nous avons passée hier. Que de bonheur et d’amertume dans ce souvenir ! Je voudrais pouvoir m’écrier comme Saint-Preux : « Mon Dieu ! vous m’avez donné une âme pour la souffrance ; donnez-m’en une pour la félicité ! » Mais je suis aussi mécontent de moi-même que reconnaissant envers vous : mon âme est bouleversée… Il y a comme un cercle de fer autour de mon front ; je vous demande un jour pour me reconnaître. Et que vous dirais-je, d’ailleurs ? Irai-je risquer de vous attrister encore de mon tourment ou de vous effrayer de mes agitations ? Non, j’ai tant de choses à vous dire que je ne veux pas les perdre dans une froide lettre. Quoi de plus triste qu’une lettre ? quoi de plus facile pour une pensée indifférente et de plus insignifiant pour un cœur bien épris ? La pensée se glace en se traduisant en phrases, et les plus douces émotions de l’amour ressemblent à ces plantes desséchées que l’on presse entre deux