Page:Pascal - Oeuvres complètes, II.djvu/52

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


dans un même temps sur les unes et sur les autres. La mode même et les pays règlent sou vent ce que l’on appelle beauté. C’est une chose étrange que la coutume se mêle si fort de nos passions. Cela n’empêche pas que chacun n’ait son idée de beauté sur laquelle il juge des autres, et à laquelle il les rapporte ; c’est sur ce principe qu’un amant trouve sa maîtresse plus belle, et qu’il la propose comme exemple.

La beauté est partagée en mille différentes manières. Le sujet le plus propre pour la soutenir, c’est une femme. Quand elle a de l’esprit, elle l’anime et la relève merveilleusement. Si une femme veut plaire, et qu’elle possède les avantages de la beauté, ou du moins une partie, elle y réussira ; et même si les hommes y prenaient tant soit peu garde, quoiqu’elle n’y tâchât point, elle s’en ferait aimer. Il y a une place d’attente dans leur cœur, elle s’y logerait.

L’homme est né pour le plaisir : il le sent, il n’en faut point d’autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. Mais bien souvent il sent la passion dans son cœur sans savoir par où elle a commencé.

Un plaisir vrai ou faux peut remplir également l’esprit. Car qu’importe que ce plaisir soit faux, pourvu que l’on soit persuadé qu’il est vrai ?

A force de parler d’amour, l’on devient amoureux. Il n’y a rien si aisé, c’est la passion la plus naturelle à l’homme.

L’amour n’a point d’âge ; il est toujours naissant. Les poètes nous l’ont dit ; c’est pour cela qu’ils nous le représentent comme un enfant. Mais sans leur rien demander, nous le sentons.

L’amour donne de l’esprit, et il se soutient par l’esprit. Il faut de l’adresse pour aimer. L’on épuise tous les jours les manières de plaire ; cependant il faut plaire, et l’on plaît.

Nous avons une source d’amour-propre qui nous représente à nous— mêmes comme pouvant remplir plusieurs places au dehors ; c’est ce qui est cause que nous sommes bien aises d’être aimés. Comme on le souhaite avec ardeur, on le remarque bien vite et on le reconnaît dans les yeux de la personne qui aime. Car les yeux sont les interprètes du cœur ; mais il n’y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage.

L’homme seul est quelque chose d’imparfait ; il faut qu’il trouve un second pour être heureux. Il le cherche le plus souvent dans l’égalité de la condition, à cause que la liberté et que l’occasion de se manifester s’y rencontrent plus aisément. Néanmoins l’on va quelquefois bien au-dessus, et l’on sent le feu s’agrandir, quoi que l’on n’ose pas le dire à celle qui l’a causé.

Quand on aime une dame sans égalité de condition, l’ambition peut accompagner le commencement de l’amour ; mais en peu de temps il devient le maître. C’est un tyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut être seul ; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.

Une haute amitié remplit bien mieux qu’une commune et égale : le cœur de l’homme est grand, les petites choses flottent dans sa capacité ; il n’y a que les grandes qui s’y arrêtent et qui y demeurent.

L’on écrit souvent des choses que l’on ne prouve qu’en obligeant tout