Page:Proust - À la recherche du temps perdu édition 1919 tome 9.djvu/46

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mander les Jupien à Mme de Villeparisis, à la duchesse de Guermantes, à toute une brillante clientèle, qui fut d’autant plus assidue auprès de la jeune brodeuse que les quelques dames qui avaient résisté ou seulement tardé furent de la part du baron l’objet de terribles représailles, soit afin qu’elles servissent d’exemple, soit parce qu’elles avaient éveillé sa fureur et s’étaient dressées contre ses entreprises de domination ; il rendit la place de Jupien de plus en plus lucrative jusqu’à ce qu’il le prît définitivement comme secrétaire et l’établît dans les conditions que nous verrons plus tard. « Ah ! en voilà un homme heureux que ce Jupien », disait Françoise qui avait une tendance à diminuer ou à exagérer les bontés selon qu’on les avait pour elle ou pour les autres. D’ailleurs là, elle n’avait pas besoin d’exagération ni n’éprouvait d’ailleurs d’envie, aimant sincèrement Jupien. « Ah ! c’est un si bon homme que le baron, ajoutait-elle, si bien, si dévot, si comme il faut ! Si j’avais une fille à marier et que j’étais du monde riche, je la donnerais au baron les yeux fermés. — Mais, Françoise, disait doucement ma mère, elle aurait bien des maris cette fille. Rappelez-vous que vous l’avez déjà promise à Jupien. — Ah ! dame, répondait Françoise, c’est que c’est encore quelqu’un qui rendrait une femme bien heureuse. Il y a beau avoir des riches et des pauvres misérables, ça ne fait rien pour la nature. Le baron et Jupien, c’est bien le même genre de personnes. »

Au reste j’exagérais beaucoup alors, devant cette révélation première, le caractère électif d’une conjonction si sélectionnée. Certes, chacun des hommes pareils à M. de Charlus est une créature extraordinaire, puisque, s’il ne fait pas de concessions aux possibilités de la vie, il recherche essentiellement l’amour d’un homme de l’autre race, c’est-à-dire d’un homme aimant les femmes (et qui par consé-