Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/109

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ma chambre, comme elle avait encore son chapeau ou sa toque sur la tête, j’avais déjà vu le désir inconnu, rétif, acharné, indomptable. Or c’étaient souvent les soirs où j’avais attendu son retour avec les plus tendres pensées, où je comptais lui sauter au cou avec le plus de tendresse.

Hélas, ces mésententes comme j’en avais eu souvent avec mes parents, que je trouvais froids ou irrités au moment où j’accourais près d’eux, débordant de tendresse, ne sont rien auprès de celles qui se produisent entre deux amants ! La souffrance ici est bien moins superficielle, est bien plus difficile à supporter, elle a pour siège une couche plus profonde du cœur.

Ce soir-là, le projet qu’Albertine avait formé, elle fut pourtant obligée de m’en dire un mot ; je compris tout de suite qu’elle voulait aller le lendemain faire une visite à Mme Verdurin, une visite qui, en elle-même, ne m’eût en rien contrarié. Mais certainement, c’était pour y faire quelque rencontre, pour y préparer quelque plaisir. Sans cela elle n’eût pas tellement tenu à cette visite. Je veux dire, elle ne m’eût pas répété qu’elle n’y tenait pas. J’avais suivi dans mon existence une marche inverse de celle des peuples, qui ne se servent de l’écriture phonétique qu’après avoir considéré les caractères comme une suite de symboles ; moi qui, pendant tant d’années, n’avais cherché la vie et la pensée réelles des gens que dans l’énoncé direct qu’ils m’en fournissaient volontairement, par leur faute j’en étais arrivé à ne plus attacher, au contraire, d’importance qu’aux témoignages qui ne sont pas une expression rationnelle et analytique de la vérité ; les paroles elles-mêmes ne me renseignaient qu’à la condition d’être interprétées à la façon d’un afflux de sang à la figure d’une personne qui se trouble, à la façon encore d’un silence subit.