Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/175

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seconde, à son sujet, avaient épaissi autour d’elle l’atmosphère trouble où elle se dérobait, comme une déesse dans la nue que fait trembler la foudre. Car l’incertitude morale est une cause plus grande de difficulté à une exacte perception visuelle que ne serait un défaut matériel de l’œil. En cette trop maigre jeune personne, qui frappait aussi trop l’attention, l’excès de ce qu’un autre eût peut-être appelé les charmes était justement ce qui était pour me déplaire, mais avait tout de même eu pour résultat de m’empêcher même d’apercevoir rien, à plus forte raison de me rien rappeler, des autres petites crémières, que le nez arqué de celle-ci, et son regard — chose si peu agréable — pensif, personnel, ayant l’air de juger, avaient plongées dans la nuit, à la façon d’un éclair blond qui enténèbre le paysage environnant. Et ainsi, de ma visite pour commander un fromage chez le crémier, je ne m’étais rappelé (si on peut dire se rappeler à propos d’un visage si mal regardé qu’on adapte dix fois au néant du visage un nez différent), je ne m’étais rappelé que la petite qui m’avait déplu. Cela suffit à faire commencer un amour. Pourtant j’eusse oublié l’extravagance blonde et n’aurais jamais souhaité de la revoir si Françoise ne m’avait dit que, quoique bien gamine, cette petite était délurée et allait quitter sa patronne parce que, trop coquette, elle devait de l’argent dans le quartier. On a dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté.

Je me mis à lire la lettre de maman. À travers ses citations de Mme de Sévigné : « Si mes pensées ne sont pas tout à fait noires à Combray, elles sont au moins d’un gris brun ; je pense à toi à tout moment ; je te souhaite ; ta santé, tes affaires, ton éloignement, que penses-tu que tout cela puisse faire entre chien et loup ? » je sentais que ma mère était