Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/238

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pas constitué autrement. M. de Charlus portait à ce moment-là — car il changeait beaucoup — des pantalons fort clairs et reconnaissables entre mille. Or notre maître d’hôtel, qui croyait que le mot « pissotière » (le mot désignant ce que M. de Rambuteau avait été si fâché d’entendre le duc de Guermantes appeler un édicule Rambuteau) était « pistière », n’entendit jamais dans toute sa vie une seule personne dire « pissotière », bien que bien souvent on prononçât ainsi devant lui. Mais l’erreur est plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances. Constamment le maître d’hôtel disait : « Certainement M. le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que c’est que d’être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, madame m’a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne j’ai vu entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure après, j’ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la même place, au milieu, où il se met toujours pour qu’on ne le voie pas. » Je ne connais rien de plus beau, de plus noble et plus jeune qu’une nièce de Mme de Guermantes. Mais j’entendis le concierge d’un restaurant où j’allais quelquefois dire sur son passage : « Regarde-moi cette vieille rombière, quelle touche ! et ça a au moins quatre-vingts ans. » Pour l’âge il me paraît difficile qu’il le crût. Mais les chasseurs groupés autour de lui, qui ricanaient chaque fois qu’elle passait devant l’hôtel pour aller voir non loin de là ses deux charmantes grand’tantes, Mmes de Fezensac et de Ballery, virent sur le visage de cette jeune beauté les quatre-vingts ans que, par plaisanterie ou non, avait donnés le concierge à la vieille « rombière ». On les aurait fait tordre en leur disant qu’elle était plus distinguée que l’une des deux caissières de l’hôtel, qui, rongée